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COP31 à Antalya : une présidence à deux têtes face aux lignes de fracture du climat

Travail collaboratif
il y a 5 jours
9 min de lecture

Par la Rédaction Entre les lignes

Résumé

Du 9 au 20 novembre 2026, Antalya accueille la trente et unième Conférence des Parties à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (COP31). Pour la première fois, la présidence est partagée : la Turquie reçoit et préside, l'Australie conduit les négociations. Né d'un compromis arraché à Belém, ce tandem promet un texte court centré sur l'électrification et la transition juste. Mais les deux hôtes portent leurs propres contradictions, des émissions turques en hausse aux exportations fossiles australiennes. Et le sommet s'ouvre sur fond de tensions en Méditerranée orientale, entre la question chypriote et la ratification par le Parlement libyen du mémorandum maritime turco-libyen.

Introduction

Le 20 octobre 2026, à Benghazi, la Chambre des représentants libyenne a ratifié à l'unanimité le mémorandum maritime signé avec Ankara en 2019 ; le soir même, Bruxelles le déclarait « nul et non avenu » [14][15]. Dans la foulée, des eurodéputés chypriotes accusaient la Turquie, au Parlement européen, d'instrumentaliser la COP31 [13]. Ces secousses diplomatiques interviennent à moins de trois semaines de l'ouverture, à Antalya, de la conférence climatique des Nations unies, dont la Turquie assure la présidence en partenariat inédit avec l'Australie [1].

Le pré-sommet ministériel tenu à Nadi (Fidji) du 5 au 8 octobre, prolongé par une réunion de dirigeants à Tuvalu, a fixé le cap : un texte de présidence resserré, centré sur l'électrification, l'adaptation et la transition juste [3][4]. Mais le lieu même du sommet le place au carrefour de plusieurs lignes de fracture : celle qui sépare les pays du Nord et du Sud dans la négociation climatique, celle qui oppose les ambitions affichées aux trajectoires réelles d'émissions, et celle, plus géographique, qui court entre Chypre, la Grèce, la Libye et la Turquie.

Dans quelle mesure la présidence partagée turco-australienne de la COP31 peut-elle produire un résultat climatique crédible, alors que les deux hôtes sont exposés à leurs propres contradictions et que le sommet s'ouvre au cœur des rivalités de la Méditerranée orientale ?

Nous verrons d'abord que cette présidence bicéphale, fruit d'un compromis, a opté pour un agenda volontairement ciblé (I). Nous examinerons ensuite les contradictions climatiques des deux pays hôtes (II), avant d'analyser la manière dont la géopolitique de la Méditerranée orientale s'invite à Antalya (III).

I- Une présidence bicéphale inédite, fruit d'un compromis

A- De l'impasse de Belém au partage des rôles

L'organisation de la COP31 a longtemps été bloquée. L'Australie souhaitait accueillir la conférence à Adélaïde, en lien avec les États insulaires du Pacifique ; la Turquie, candidate concurrente, s'y opposait. Faute de consensus, l'impasse a duré l'essentiel de l'année 2025. Elle n'a été levée qu'en novembre 2025, en marge de la COP30 de Belém : selon l'agence australienne AAP, Ankara menaçait de bloquer la candidature australienne, et Canberra s'est finalement retirée au profit d'un partage des rôles [2].

Le dispositif, formalisé par des « modalités de partenariat » entre les deux pays, est sans précédent [1]. La Turquie accueille la conférence et en détient la présidence formelle, confiée au ministre de l'Environnement, de l'Urbanisation et du Changement climatique, Murat Kurum. L'Australie obtient la présidence des négociations, exercée par son ministre du Climat et de l'Énergie, Chris Bowen [2][3]. En contrepartie, un pré-sommet devait se tenir dans le Pacifique : ce fut chose faite à Nadi et à Tuvalu début octobre [1].

B- Un agenda ciblé : décision de présidence, électrification et transition juste

Les deux coprésidents ont fait un choix de méthode notable. Plutôt qu'une longue déclaration politique négociée ligne à ligne, ils préparent une « décision de présidence » (cover decision), rédigée par eux puis soumise à l'adoption par consensus [3][4]. Chris Bowen y voit le meilleur moyen d'obtenir un résultat ambitieux. Selon Climate Home News, le texte pourrait reconnaître qu'un dépassement temporaire du seuil de 1,5 °C est désormais inévitable, tout en appelant à ramener ensuite les températures en dessous [3].

Le fil conducteur est l'électrification. La lettre conjointe des deux présidences met en avant l'engagement volontaire « 35 d'ici 35 » : porter à 35 % la part de l'électricité dans la consommation finale d'énergie mondiale d'ici 2035, contre environ 23 % aujourd'hui [3][5]. Elle fixe aussi trois chantiers : rendre opérationnel un mécanisme de transition juste, maintenir l'objectif de tripler le financement de l'adaptation d'ici 2035, et placer la science au cœur du deuxième bilan mondial de l'Accord de Paris, qui débute à Antalya [5].

Cette approche a ses critiques. Le groupe de réflexion E3G et le commissaire européen Wopke Hoekstra insistent pour que l'électrification soit explicitement « propre » ; à défaut, préviennent-ils, l'engagement pourrait servir de caution à de nouveaux projets fossiles [3]. Les États insulaires, eux, ont porté à Nadi la déclaration Taku Pakasoa, qui exige la défense du seuil de 1,5 °C, des financements sous forme de dons et la protection des États menacés par la montée des eaux [6]. Tuvalu prépare déjà la relocalisation possible de ses quelque 10 600 habitants [4].

II- Des hôtes exposés à leurs propres contradictions

A- La Turquie, un pays hôte aux émissions encore croissantes

Ankara veut faire d'Antalya une vitrine. Le gouvernement turc a présenté un programme d'action articulé autour de priorités comme le « zéro déchet », les océans, la sécurité alimentaire, les villes résilientes ou l'industrialisation verte [7]. Pourtant, la trajectoire nationale reste ascendante. Selon l'Institut turc de la statistique (TÜİK), les émissions de gaz à effet de serre ont atteint 584,5 millions de tonnes équivalent CO2 en 2024, en hausse de 5,3 % sur un an ; par habitant, elles sont passées de 4,2 tonnes en 1990 à 6,8 tonnes en 2024 [8]. L'énergie en représente près de 72 % (voir figure 1).

Diagramme en barres des émissions de gaz à effet de serre de la Turquie par secteur en 2024 : énergie 419,9 Mt, procédés industriels 75,7 Mt, agriculture 73,5 Mt, déchets 15,4 Mt.

Figure 1 — Émissions de gaz à effet de serre de la Turquie par secteur, 2024 (Mt éq. CO2). Source : TÜİK, 2026, via Anadolu Ajansı ; graphique Entre les lignes.

La contribution déterminée au niveau national (CDN) déposée en novembre 2025 annonce une baisse de 41 % en 2035, mais par rapport à un scénario tendanciel de 1,1 milliard de tonnes. Elle plafonne en réalité les émissions à 643 millions de tonnes (forêts et sols compris), soit un niveau supérieur à celui d'aujourd'hui, avec un pic vers 2038 et la neutralité carbone visée en 2053 [9][10]. Le Climate Action Tracker juge l'ensemble « critiquement insuffisant » et relève que les politiques actuelles suffiraient déjà à dépasser ces objectifs [9]. Des organisations turques dénoncent une « réduction à partir de la croissance » et l'absence de toute date de sortie du charbon [10]. Le plan prévoit des investissements d'environ 1,7 % du PIB, dont le financement reste, selon ces critiques, insuffisamment précisé [10].

B- L'Australie, exportateur fossile et porte-voix du Pacifique

L'Australie arrive avec un objectif national plus ambitieux sur le papier : une baisse de 62 à 70 % de ses émissions d'ici 2035 par rapport à 2005, annoncée en septembre 2025 [11]. Mais ce chiffre ne couvre pas le charbon et le gaz naturel liquéfié qu'elle exporte, parmi les volumes les plus élevés au monde. Les Verts australiens ont jugé la cible trop faible, l'opposition conservatrice irréaliste, tandis que les milieux d'affaires redoutaient son coût [11].

Ce double visage fragilise le rôle de Canberra comme relais des États insulaires. Chris Bowen a placé les petits États insulaires en développement « au centre » de la COP31 et rappelé qu'ils reçoivent le moins de financements climatiques alors qu'ils en ont le plus besoin [6]. Il est probable que les délégations du Pacifique jugent la présidence des négociations à l'aune de deux résultats concrets : l'accès direct aux financements et la place de la sortie des énergies fossiles dans le texte final.

III- Antalya, scène géopolitique de la Méditerranée orientale

A- Chypre, l'invitation qui fait figure de test

La Turquie ne reconnaît pas la République de Chypre ; elle est le seul État à reconnaître la « République turque de Chypre du Nord » proclamée en 1983 [12]. Au printemps, Nicosie craignait que seuls 26 des 27 États membres de l'Union européenne soient conviés, et Wopke Hoekstra avait jugé une telle exclusion inacceptable [12]. Ankara a finalement adressé l'invitation ; les sources diplomatiques turques soulignent que les délégations chypriotes sont conviées à tous les événements coordonnés par l'ONU [12]. Un pays hôte ne peut d'ailleurs exclure unilatéralement un État membre des Nations unies des négociations [13].

Le président Nikos Christodoulides a confirmé sa venue : ce serait la première visite d'un président chypriote en Turquie depuis 2016 [12]. Le dirigeant chypriote turc Tufan Erhürman, invité par le président Erdoğan, sera également présent [12]. La coprésence des deux dirigeants chypriotes à Antalya sera scrutée : elle peut offrir un rare espace de contact, comme raviver la querelle de reconnaissance. Lors d'un débat au Parlement européen consacré à la préparation de la COP31, des élus chypriotes ont accusé Ankara de chercher à valoriser l'entité nord-chypriote et reproché à l'Union sa passivité [13].

B- Le mémorandum turco-libyen, une ombre portée sur le sommet

La ratification du mémorandum maritime par la Chambre des représentants libyenne, siégeant à Benghazi, marque un revirement : en 2020, cette même assemblée l'avait rejeté et avait appelé à rompre avec Ankara [14]. Le texte délimite des zones de juridiction maritime entre les côtes turques et libyennes. Athènes le conteste depuis l'origine, car il ignore notamment la Crète, et le juge contraire à la Convention des Nations unies sur le droit de la mer [15]. Dans une déclaration commune, Antonio Costa et Ursula von der Leyen ont réaffirmé que l'accord porte atteinte aux droits souverains d'États tiers et l'ont déclaré nul et non avenu [15].

Vue d'Ankara, la séquence consacre au contraire une diplomatie patiente auprès de l'Est libyen, appuyée sur des offres de coopération sécuritaire, énergétique et commerciale [16]. L'enjeu se déplace des cartes vers les investissements : droits d'exploration accordés à la compagnie pétrolière turque TPAO, campagnes sismiques au sud de la Crète, tracé du câble électrique sous-marin Great Sea Interconnector, soutenu par l'Union pour relier la Grèce, Chypre et Israël [16]. Le paradoxe est saisissant : la conférence qui promeut l'électrification s'ouvre alors qu'un projet d'interconnexion électrique est au cœur d'un différend de souveraineté entre son pays hôte et deux États membres de l'Union.

Conclusion

La COP31 repose sur un pari de méthode : une présidence à deux têtes, un texte court et un objectif fédérateur, l'électrification. Ce pari peut produire un résultat lisible, d'autant que la décision de présidence semble désormais quasi acquise [3]. Mais sa crédibilité dépendra de la capacité des deux hôtes à dépasser leurs propres contradictions, et de la Turquie à contenir les tensions régionales hors de l'enceinte des négociations. À ce stade, un résultat ambitieux sur la sortie des énergies fossiles paraît peu probable ; un accord sur la transition juste et l'adaptation reste possible.

Plusieurs indicateurs seront à surveiller :

  • la mention, ou non, d'une électrification « propre » et de la sortie des énergies fossiles dans la décision de présidence ;

  • le sort du mécanisme de transition juste et les chiffres du financement de l'adaptation ;

  • le déroulement du sommet des dirigeants des 11 et 12 novembre, notamment la présence simultanée de Nikos Christodoulides et Tufan Erhürman ;

  • les suites du mémorandum turco-libyen : réactions grecques à l'ONU, campagnes sismiques et travaux du Great Sea Interconnector.

Rédaction Entre les lignes

Notes de bas de page

[1] CCNUCC. The Road to Antalya [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://unfccc.int/cop31/the-road-to-antalya

[2] McKAY, Ben et DE SILVA, Zac. Australia backdown hands climate summit to Turkey. The Canberra Times (AAP), 20 novembre 2025 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://www.canberratimes.com.au/story/9115860/australia-backdown-hands-climate-summit-to-turkey/

[3] ROWLING, Megan. Australia says COP31 co-presidency will work on a cover decision. Climate Home News, 7 octobre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://www.climatechangenews.com/2026/10/07/australia-says-cop31-co-presidency-will-work-on-a-cover-decision/

[4] AFP. Turkey, Australia seek 'ambitious' climate action with draft text for COP31. Turkish Minute, 8 octobre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://www.turkishminute.com/2026/10/08/turkey-australia-seek-ambitious-climate-action-with-draft-text-for-cop31/

[5] KURUM, Murat et BOWEN, Chris. 4th Presidency Letter. Présidence de la COP31, CCNUCC, 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://unfccc.int/sites/default/files/resource/4th_Presidency_Letter_signed_Kurum_Bowen.pdf

[6] PINA. With the Taku Pakasoa Declaration, Pacific countries look to turn political momentum to delivery at COP31. Pacific Islands News Association, 9 octobre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://pina.com.fj/2026/10/09/with-the-taku-pakasoa-declaration-pacific-countries-look-to-turn-political-momentum-to-delivery-at-cop31/

[7] ŞANLI, Elif. Türkiye outlines COP31 preparations for Antalya climate summit. Yeni Şafak (AA), 26 septembre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://en.yenisafak.com/turkiye/turkiye-outlines-cop31-preparations-for-antalya-climate-summit-3723756

[8] ANADOLU AJANSI. Türkiye'de sera gazı emisyonu arttı : 2024'te dikkat çeken yükseliş. Ekonomist, 27 mars 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://www.ekonomist.com.tr/yesil-ekonomist/turkiye-de-sera-gazi-emisyonu-artti-2024-te-dikkat-ceken-yukselis-72743

[9] CLIMATE ACTION TRACKER. Türkiye : targets. Mise à jour du 16 septembre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://climateactiontracker.org/countries/turkey/targets/

[10] HACIALİOĞLU, Selin. Türkiye's new climate pledge raises deeper questions about its path to net zero. Türkiye Today, 21 novembre 2025 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://www.turkiyetoday.com/opinion/turkiyes-new-climate-pledge-raises-deeper-questions-about-its-path-to-net-zero-3210195

[11] McGUIRK, Rod. Australia targets at least 62% emissions cut in the next decade. Associated Press, 18 septembre 2025 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://www.news4jax.com/business/2025/09/18/australia-targets-at-least-62-emissions-cut-in-the-next-decade/

[12] TURKISH MINUTE. Cyprus president plans first Turkey visit in a decade for UN climate summit. Turkish Minute, 14 octobre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://www.turkishminute.com/2026/10/14/cyprus-president-plans-first-turkey-visit-in-a-decade-for-un-climate-summit/

[13] CLEAVER, Tom. Cypriot MEP likens EU to Pontius Pilate on climate, Turkey in Cop31 debate. Cyprus Mail, 22 octobre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://cyprus-mail.com/2026/10/22/cypriot-mep-likens-eu-to-pontius-pilate-on-climate-turkey-in-cop31-debate

[14] ZAPTIA, Sami. Libya ratifies MoU with Turkey on delimitation of maritime jurisdiction areas in Mediterranean Sea. Libya Herald, 20 octobre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://libyaherald.com/2026/10/libya-ratifies-mou-with-turkey-on-delimitation-of-maritime-jurisdiction-areas-in-mediterranean-sea

[15] GIANNOPOULOS, Bill. Libya ratifies Türkiye maritime deal ; EU calls it null and void. Greek City Times, 21 octobre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://greekcitytimes.com/2026/10/21/libya-turkiye-maritime-deal-eu-null-and-void

[16] ÖZTÜRK, Ahmet Erdi. How is the Türkiye–Libya agreement changing the equation in the Eastern Mediterranean ? Yetkin Report, 21 octobre 2026 [en ligne, consulté le 22 octobre 2026]. https://yetkinreport.com/en/2026/10/21/how-is-the-turkiye-libya-agreement-changing-the-equation-in-the-eastern-mediterranean/

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