top of page

Les cryptomonnaies, vers un monde sans frontières économiques ?

  • Manyl Abbas-Terki
  • 18 déc. 2025
  • 7 min de lecture

Téléchargez l'article en PDF avec le lien ci-dessous :


La notion de frontière, traditionnellement associée à des limites physiques et économiques, évolue dans un monde marqué par la globalisation et la numérisation. Les cryptomonnaies[1] , en tant qu’outils décentralisés et transnationaux, interrogent profondément ces frontières économiques. Elles défient les cadres traditionnels, contournent les barrières et proposent de nouvelles dynamiques d’échanges et de connexions globales.

Se pose alors la question de savoir si les cryptomonnaies ouvrent la voie à un monde véritablement sans frontières économiques, ou réorganisent-elles simplement ces frontières sous de nouvelles formes ?

Il parait alors pertinent de s’attarder tout d’abord sur la redéfinition par les cryptomonnaies des barrières traditionnelles que représentent les frontières économiques (I), pour ensuite s’intéresser à leur confrontation face à la résistance des frontières et à leur fractionnement (II) et enfin étudier les nouvelles dynamiques géoéconomiques créées par les cryptomonnaies (III)

 

I- Les cryptomonnaies, outil poussant à la redéfinition des frontières économiques

A- La cryptomonnaie, outil de contournement des barrières traditionnelles

La notion de frontière peut être définie comme une ligne de partage de souveraineté[2] matérialisée par des barrières légales, fiscales ou monétaires. D’un point de vue économique, les frontières régulent les flux de capitaux et protègent les économies nationales. Elles remplissent cette fonction de barrière à travers des outils tels que les frais de change, les contrôles de capitaux ou encore les sanctions économiques. Face à ces restrictions, les cryptomonnaies se présentent comme une solution pour contourner ces limites, en supprimant les obstacles physiques et économiques grâce à leur nature décentralisée[3]. Les cryptomonnaies facilitent ainsi des transactions globales instantanées sans passer par des institutions centralisées[4]. À titre d’exemple, les cryptomonnaies ont été un moyen de faire parvenir à l’Ukraine des dons internationaux, s’affranchissant de toute contrainte de transfert vers un autre État. Le transfert par cryptomonnaie permet donc de n’être soumis à aucun contrôle direct par une autorité étatique. Ainsi, les paiements transfrontaliers, souvent soumis à des frais élevés et des délais via les systèmes bancaires, deviennent instantanés et peu coûteux grâce à des blockchains[5] publiques comme Bitcoin[6]. Les cryptomonnaies re-configurent donc ces barrières en créant des espaces d’échange numériques qui échappent aux limites territoriales.

 

B- La réinvention des frontières comme espace de connexion

Les frontières modernes ne se limitent plus à une ligne de séparation, elles deviennent des espaces de transition et d’échange. Dans le cadre des cryptomonnaies, cet aspect de frontières comme espace d’échange et comme zone de connexion se manifeste par le biais de plateformes numériques. Des plateformes comme Binance[7], donnant accès au marché des cryptomonnaies, servent d’interfaces entre les économies nationales et le réseau global avec la capacité de connecter des économies autrefois isolées au monde entier. Par exemple, dans des régions où les systèmes financiers traditionnels sont absents ou inefficaces, le Bitcoin peut être utilisé comme une alternative aux devises locales instables. En reliant ces économies locales aux marchés internationaux sans nécessiter d’intermédiaires bancaires, les cryptomonnaies redéfinissent le rôle des frontières, qui deviennent des espaces hybrides où les réseaux décentralisés et les économies nationales interagissent. Le Salvador a en ce sens adopté le Bitcoin comme monnaie légale en 2021, permettant de réduire les coûts des remises internationales. En effet, grâce aux cryptomonnaies, la diaspora salvadorienne peut par exemple transférer des fonds partout dans le monde sans passer par des intermédiaires bancaires et payer des services de transferts couteux. Cela transforme la frontière économique du Salvador en une interface facilitant les échanges financiers entre les Salvadoriens à l’étranger et ceux résidant sur le territoire national. Ainsi, les cryptomonnaies redéfinissent les frontières économiques en permettant une intégration globale des échanges dans un monde décentralisé.

 

II- Les cryptomonnaies face aux résistances et fragmentations des frontières économiques et numériques

A- La souveraineté monétaire mise au défi par la cryptomonnaie

Les frontières économiques traditionnelles assurent le contrôle des monnaies nationales, un élément essentiel de la souveraineté des États. Les cryptomonnaies, par leur nature décentralisée, menacent cette souveraineté en permettant des transactions transfrontalières échappant à tout contrôle étatique. Face à ce défi, certains États cherchent à réimposer des frontières numériques pour encadrer ces flux financiers.

En Europe, le cadre réglementaire MiCA (Markets in Crypto-Assets)[8] a été conçu pour limiter les risques liés au blanchiment d’argent et pour protéger les marchés locaux face à l’expansion rapide des cryptos. À l’inverse, des pays comme la Chine adoptent une approche beaucoup plus radicale en interdisant simplement les cryptomonnaies pour préserver un contrôle absolu sur leur système monétaire.

Par ailleurs, des régulateurs mondiaux tels que la Banque centrale européenne ou le Financial Stability Board[9] cherchent à encadrer les cryptomonnaies pour limiter leur potentiel déstabilisateur sur la stabilité financière internationale. Ces mesures illustrent la confrontation entre les cryptomonnaies et la souveraineté des États qui souhaitent garder le contrôle des flux financiers dépassant leur frontière.

 

B-  Des frontières numériques entre fragmentations et inégalités

Le concept de « frontiérité"[10] met en lumière les disparités qui émergent dans un monde où les frontières numériques se fragmentent. Ces inégalités se manifestent notamment dans l’accès et la régulation des cryptomonnaies.

Dans les pays développés, des barrières techniques comme l’obligation d’identités numériques limitent l’anonymat des utilisateurs et imposent des restrictions. À l’inverse, dans les pays en développement, le manque d’infrastructures, l’accès limité à Internet ou encore une éducation numérique insuffisante freinent l’adoption des cryptomonnaies.

Un exemple notable est celui de l’Afrique subsaharienne, où les cryptomonnaies sont utilisées pour compenser l’absence de systèmes bancaires efficaces. Cependant, les frais d’entrée liés aux technologies nécessaires comme les appareils connectés restent souvent prohibitifs pour les populations les plus défavorisées. Ces disparités témoignent de la manière dont les frontières numériques se fragmentent, renforçant parfois les inégalités au lieu de les réduire.

 

 

III- Cryptomonnaies et la transformation des dynamiques géoéconomiques

A- Les cryptomonnaies comme armes contre les sanctions économiques

Les frontières, en tant que limites de souveraineté, fonctionnent également comme des outils de pouvoir[11]. Les sanctions économiques exploitent ces frontières pour isoler des États en les coupant des flux financiers internationaux. Un exemple notable est l’utilisation réseaux mondiaux de transactions financières entre institutions bancaires et non bancaires pour exclure des pays comme l’Iran ou la Russie du commerce à l’international.

Dans ce contexte, les cryptomonnaies offrent une alternative permettant à des États sanctionnés de maintenir leurs échanges économiques. Par exemple, l’Iran utilise les cryptomonnaies pour contourner les sanctions américaines et continuer à vendre son pétrole. Ces transactions échappent aux systèmes bancaires traditionnels et permettent de contourner les restrictions territoriales imposées par les sanctions. En contournant ces frontières économiques, les cryptomonnaies redéfinissent les rapports de force géopolitiques. Elles affaiblissent ainsi les outils de contrôle traditionnels des grandes puissances en re-dessinant les frontières économiques comme des lignes plus perméables aux flux financiers alternatifs.

 

B- L’émergence d’une économie décentralisée globale

Les cryptomonnaies ouvrent la voie à une économie où les frontières économiques ne sont plus imposées par les États, mais redéfinies par les acteurs eux-mêmes. En éliminant la nécessité d’intermédiaires financiers comme les banques, elles créent un espace économique global, affranchi des limitations géographiques et réglementaires traditionnelles.

La finance décentralisée[12] incarne cette transformation en permettant des prêts, des échanges et des transactions automatisées, sans passer par des institutions bancaires. Ces innovations se développent en dehors des cadres réglementaires mondiaux, donnant naissance à des écosystèmes ouverts et accessibles à tous.

Dans cette perspective, la finance décentralisée représente une utopie économique où les frontières deviennent des notions symboliques, laissant place à une économie réellement décentralisée, sans barrières ni contrôle centralisé.


Conclusion

En conclusion, en défiant les barrières traditionnelles et en proposant des dynamiques transnationales inédites, les cryptomonnaies redéfinissent profondément la notion de frontière économique. Leur capacité à contourner les régulations, à échapper au contrôle étatique et à faciliter des échanges mondiaux ouvre la voie à une économie globalisée et décentralisée. Toutefois, elles se heurtent à des résistances majeures, notamment les efforts des États pour préserver leur souveraineté monétaire et les disparités d’accès qui fragmentent l’espace numérique.

Plutôt que d’abolir les frontières économiques, les cryptomonnaies les transforment en profondeur. Elles redéfinissent ces frontières non pas comme des barrières, mais comme des plateformes d’échange reliant des acteurs économiques globaux, tout en affaiblissant les outils traditionnels de contrôle étatique dans un cadre numérique et géopolitique en constante évolution.


Notes de bas de page

[1] Monnaie numérique décentralisée, sécurisée par la cryptographie, qui permet des transactions sans intermédiaire comme une banque.

[2] Michel Foucher définit la frontière comme « une ligne de partage de souveraineté »

[3] "Décentralisé" dans le cadre des cryptomonnaies désigne un système qui fonctionne sans contrôle central, reposant sur un réseau distribué où chaque participant contribue à la gestion et à la sécurité

[4] Entités qui contrôlent ou régulent un système: banques centrales, gouvernements, plateformes financières traditionnelles

[5] registre numérique décentralisé et sécurisé qui enregistre des transactions de manière transparente et immuable sur un réseau distribué.

[6] Cryptomonnaie décentralisée la plus populaire et plus cotée qui utilise la blockchain pour enregistrer des transactions de manière sécurisée, transparente et immuable.

[7] Plateforme centralisée d’échange de cryptomonnaies permettant d’acheter, vendre et échanger divers actifs numériques, tout en offrant des services financiers comme le staking et les prêts.

[8] Régulation de l'Union européenne visant à encadrer les marchés des cryptomonnaies pour protéger les investisseurs, limiter les risques liés au blanchiment d’argent et assurer la stabilité financière.

[9] Organisation internationale qui coordonne la régulation financière mondiale pour promouvoir la stabilité financière et prévenir les risques systémiques.

[10] Notion de « frontiérité », développée par Anne-Laure Amilhat-Szary, désigne la manière dont chaque individu ou acteur interagit différemment avec une frontière, en fonction de ses propres conditions et intérêts. Elle met en lumière le caractère subjectif et différencié de l’accès aux dynamiques de globalisation et de territorialisation. Voir : Amilhat-Szary, Anne-Laure, Géopolitique des frontières. Découper la terre, imposer une vision du monde, Paris, Ed. Le Cavalier bleu, 2020

[11] Les frontières, en tant que limites de souveraineté, jouent un rôle fondamental comme outils de pouvoir dans les relations internationales, où elles structurent les échanges et reflètent les rapports de force entre États. Voir Postel-Vinay, Karoline, "La frontière ou l'invention des relations internationales", CERISCOPE Frontières, 2011.

[12] Écosystème d'applications financières reposant sur la blockchain, qui permet d'exécuter des services financiers (prêts, échanges, épargne, etc.) sans intermédiaires traditionnels comme les banques, grâce à des contrats intelligents.


n.b. : bibliographie disponible en PDF.

Commentaires


bottom of page