Résultats de recherche
7 résultats trouvés avec une recherche vide
- LA COURSE A L’HELIUM-3 : L’AMBITION LUNAIRE CHINOISE
Autrice : Sophie Vallet Téléchargez l'article en PDF avec le lien ci-dessous : Résumé Alors que l’humanité se tourne de nouveau vers la Lune, une compétition silencieuse mais décisive s’installe : la Chine mène une ascension fulgurante visant l’exploitation de l’hélium-3, isotope rare capable de révolutionner la fusion nucléaire et de redéfinir l’équilibre énergétique mondial. À travers son programme Chang’e, Pékin s’impose comme la puissance la plus ambitieuse, transformant la Lune en un levier de puissance scientifique, industrielle et militaire. Cette ressource attise désormais les rivalités géopolitiques tandis que le droit spatial, largement dépassé, peine à encadrer une ruée minière qui pourrait bouleverser le principe de non-appropriation des corps célestes. Entre opportunités énergétiques inédites, risques de militarisation et vide juridique préoccupant, cet ouvrage analyse avec précision les ressorts de cette nouvelle course à l’espace et expose les implications stratégiques majeures pour la sécurité internationale. Il propose enfin des pistes concrètes pour éviter que la conquête de l’hélium-3 ne devienne le prélude à un affrontement dans le nouvel ordre spatial. Abstract (english) As humanity turns its attention back to the Moon, a silent but decisive competition is taking shape: China is rapidly advancing its efforts to exploit helium-3, a rare isotope capable of revolutionising nuclear fusion and redefining the global energy balance. Through its Chang'e programme, Beijing is establishing itself as the most ambitious power, transforming the Moon into a lever of scientific, industrial and military power. This resource is now fuelling geopolitical rivalries, while space law, which is largely outdated, is struggling to regulate a mining rush that could upset the principle of non-appropriation of celestial bodies. Between unprecedented energy opportunities, risks of militarisation and a worrying legal vacuum, this book provides a detailed analysis of the driving forces behind this new space race and outlines the major strategic implications for international security. Finally, it proposes concrete ways to prevent the conquest of helium-3 from becoming the prelude to a confrontation in the new space order. Introduction L'humanité entre de plain-pied dans une nouvelle ère d'exploration spatiale, caractérisée non plus seulement par la quête scientifique, mais par la reconnaissance et la poursuite de l'exploitation de ressources stratégiques extraterrestres. Au cœur de cette dynamique se trouve la Lune, redevenue le pivot d'une compétition géopolitique intense, souvent qualifiée de "nouvelle course à l'espace". Cette course est intrinsèquement liée à la promesse de l'hélium-3, un isotope rare sur Terre mais abondant dans le régolithe lunaire, identifié comme le combustible idéal pour la fusion nucléaire de deuxième génération. La maîtrise de cette ressource pourrait potentiellement révolutionner la production d'énergie mondiale, offrant une source propre, quasi-illimitée et durable, capable de répondre aux défis pressants du changement climatique et de la dépendance aux énergies fossiles. Dans ce contexte, la République Populaire de Chine s'est imposée comme l'acteur le plus ambitieux et le plus rapide, notamment à travers son programme lunaire Chang'e. Les succès de ses missions, qui ont permis de rapporter des échantillons de sol lunaire et de démontrer une capacité technologique croissante, ont placé la Chine à l'avant-garde de cette quête de l'hélium 3. Cependant, cette ascension fulgurante est perçue par les puissances occidentales, et notamment les États-Unis, non seulement comme un progrès scientifique légitime, mais aussi comme un défi direct à l'ordre spatial établi, soulevant des inquiétudes majeures quant à la militarisation de l'espace et à la rupture de l'équilibre stratégique mondial. L'enjeu central de cette situation réside dans la nature à double usage de la technologie de fusion nucléaire et des capacités spatiales chinoises, qui brouillent la distinction entre l'exploration pacifique et l'acquisition d'un avantage militaire décisif. De plus, cette nouvelle ruée vers la Lune se déroule dans un vide juridique partiel, le Traité de l'Espace de 1967 étant dépassé par les réalités de l'exploitation des ressources. Cette ambiguïté légale nourrit la compétition et menace le principe fondamental de non-appropriation des corps célestes. Ce rapport se propose d'analyser cette situation complexe à travers une structuration dialectique, en confrontant la vision d'une Chine moteur de progrès à celle d'une Chine catalyseur de rivalités, pour aboutir à des recommandations stratégiques concrètes. Il est donc intéressant d’étudier en quoi il est crucial de surveiller et potentiellement s’impliquer dans la course chinoise à la Lune centrée sur l’exploitation de l’hélium-3, compte tenu des enjeux énergétiques, des applications militaires de la fusion nucléaire et de la montée des rivalités géopolitiques dans l’espace extra-atmosphérique ? Le développement qui suit expliquera d’abord en quoi la lune est devenu le nouvel eldorado chinois (I), puis étudiera l’hélium-3 lunaire qui est un enjeu stratégique et militaire (II) et enfin il sera intéressant de comprendre les Enjeux géopolitiques liés entre rivalités et perspectives dans le nouvel ordre spatial (II). I- La Lune, le nouvel eldorado chinois A. Le retour sur la Lune comme symbole de puissance et innovation 1. Contexte historique Depuis la fin de la Guerre froide, la Lune est devenue un horizon de rivalités nouvelles. La Chine, forte de sa croissance économique et technologique, s’est inscrite résolument dans cette dynamique, dépassant les simples prouesses scientifiques pour inscrire ses ambitions lunaires dans une stratégie nationale de puissance globale. Après des décennies de développement, le programme spatial chinois a connu une accélération significative, marquant un tournant dans l'exploration lunaire. Le programme Chang’e illustre une montée en puissance progressive mais systématique, avec des étapes clés : en 2013, la mission Chang’e 3 a réussi à déposer un rover sur la surface de la lunaire, en 2018 il y a eu la première exploration de la face cachée de la lune avec Chang’e 4, puis la collecte d’échantillons en 2020 avec Chang’e 5 faisant de la chine le 3ème pays à réussir un tel exploit[ 1 ]. Ces missions ont non seulement renforcé le prestige scientifique chinois, mais aussi confirmé sa capacité logistique, robotique et technologique dans un secteur stratégique traditionnellement dominé par les puissances occidentales. Ces avancées s'inscrivent dans une stratégie globale visant à établir la Chine comme un leader mondial en sciences spatiales d'ici 2050, avec des objectifs intermédiaires ambitieux, notamment atteindre un niveau de pointe international d'ici 2035. Au-delà des missions robotiques, la Chine a des plans concrets pour l'exploration humaine, prévoyant de déposer ses taïkonautes sur la Lune d'ici 2036 et d'établir une base permanente[ 2 ]. Les efforts du Beijing Research Institute of Uranium Geology (BRIUG) pour cartographier et évaluer les réserves d'hélium-3 sur la Lune sont des étapes nécessaires pour concrétiser ce potentiel. 2. Ambitions humaines et industrielles Plus qu'une simple démonstration technique, l’objectif à moyen et long terme est clair : la Chine prévoit une installation humaine durable sur la Lune d’ici 2030-2036. Le développement de la "base lunaire permanente" combine des innovations technologiques inédites, dont la conception d'une catapulte lanceur rotatif lunaire, imaginée pour rapatrier efficacement les ressources lunaires vers la Terre, soulignant l'ingéniosité technologique chinoise et sa vision à long terme de l'exploitation spatiale[ 3 ]. L'établissement d'une base de recherche lunaire, envisagée par la Chine et la Russie « Iternational Lunar Research Station » (ILRS)[ 4 ], et leur projet de construire un réacteur nucléaire lunaire dès 2028[ 5 ], pourrait servir de plateforme pour des avancées scientifiques majeures. B. L’hélium-3, ressource aux promesses énergétiques et technologiques 1. Caractéristiques et potentiel énergétique L'un des principaux moteurs de l'intérêt chinois pour la Lune réside dans le potentiel de l'hélium-3, un isotope non radioactif abondant sur la surface lunaire. En effet, la Lune dépourvue d'atmosphère, a accumulé de l'hélium-3 provenant du vent solaire pendant des milliards d'années, ce qui en fait son principal réservoir[ 6 ]. Cet isotope est considéré comme un combustible idéal pour la fusion nucléaire, offrant la promesse d'une énergie propre, à faible émission de carbone et sans déchets nucléaires à long terme grâce à sa fusion avec le deutérium qui produit une quantité minimale de neutrons radioactifs, réduisant ainsi les déchets nucléaires et les risques associés aux réacteurs à fission traditionnels[ 7 ]. Bien que la fusion nucléaire à base d'hélium-3 soit encore au stade expérimental, les avancées technologiques, comme la création de champs magnétiques puissants, ouvrent la voie à sa viabilité future. La Chine voit dans cette ressource une solution potentielle à ses problématiques énergétiques et un moyen de réduire sa dépendance aux ressources terrestres[ 8 ]. Des estimations suggèrent que l'extraction annuelle de quelques tonnes d'hélium-3 pourrait générer des revenus considérables et que seulement 20 tonnes suffiraient à couvrir les besoins énergétiques annuels de la Chine. 2. Applications étendues au-delà de l’énergie et limites techniques et économiques Outre la fusion nucléaire, l’hélium-3 a des applications de pointe, notamment dans la cryogénie, les ordinateurs quantiques, la recherche médicale (imagerie par résonance magnétique plus précise), ainsi que dans la propulsion spatiale avancée. Ces multiples usages renforcent son statut de ressource stratégique indispensable. Cependant, la réalité s’avère complexe : la concentration géographique réelle de l’hélium-3 est faible et son extraction nécessite des technologies robotisées et énergétiquement coûteuses. Le transport vers la Terre représente également un verrou économique majeur, ce qui limite la rentabilité immédiate. II - L’hélium-3 lunaire, enjeu stratégique et militaire A. Fusion nucléaire, une nature à double usage : entre énergie civile et pouvoir militaire La fusion nucléaire, si elle était maîtrisée avec l’hélium-3, pourrait non seulement révolutionner la production d’énergie civile, mais aussi avoir des applications militaires significatives. Les technologies de fusion, même si elles ne produisent pas directement de matériaux fissiles pour les armes nucléaires, peuvent contribuer au développement de capacités avancées en matière de propulsion spatiale ou d’armement énergétique. Ainsi la recherche sur la fusion, pourrait indirectement alimenter des programmes de recherche militaire. Par exemple, la maîtrise de l’énergie de fusion pourrait conduire à des systèmes de propulsion spatiale plus performants, offrant un avantage stratégique considérable en termes de mobilité et de déploiement d’actifs militaires dans l’espace. De plus, les avancées dans la fusion pourraient être liées au développement de nouvelles générations d’armes (missiles hypersoniques ou des systèmes d’armes à énergie dirigée) : Micro-réacteurs : Des micro-réacteurs à fusion, ou des réacteurs nucléaires de nouvelle génération, pourraient alimenter des bases militaires éloignées, des navires, des sous marins ou des opérations spatiales, réduisant la dépendance aux combustibles fossiles et améliorant l'autonomie logistique. Le département de la Défense des États-Unis a déjà manifesté un intérêt pour de tels déploiements. Propulsion Spatiale Militaire : Des réacteurs à fusion à hélium-3 pourraient fournir une propulsion à haute impulsion spécifique pour des engins spatiaux militaires, permettant des manœuvres plus rapides et des missions de longue durée dans l'espace. Armes Énergétiques Dirigées : Une source d'énergie compacte et extrêmement puissante pourrait potentiellement alimenter des systèmes d'armes énergétiques dirigées (comme des lasers de haute puissance) avec une efficacité sans précédent. Cette dualité rend la course à l’hélium-3 non seulement une quête énergétique, mais aussi une compétition pour la supériorité technologique militaire. B. Une intensification de la course aux armements spatiale Ainsi, la perspective de l’exploitation de l’hélium-3 lunaire s’inscrit directement dans une course à l’armement spatiale croissante, où les puissances mondiales cherchent à sécuriser leur accès à des ressources stratégiques et à développer des capacités militaires avancées. Le chef de la NASA a accusé la Chine de dissimuler des objectifs militaires derrière son programme spatial civil, soulignant une méfiance grandissante quant aux intentions de Pékin dans l’espace[ 9 ]. Cette suspicion est alimentée par le fait que le programme spatial chinois est géré par l’armée, ce qui confère une dimension stratégique inhérente à toutes ses initiatives car elle déploie de plus en plus des armes spatiales. L’hélium-3 pourrait jouer un rôle clé dans cette course, notamment en rendant les missiles potentiellement indétectables et ininterceptables si des technologies de propulsion avancées basées sur cet isotope étaient développées En réduisant la signature thermique des gaz d'échappement, ces missiles deviendraient presque indétectables par les satellites 9Silvain BIGET, Le programme spatial civil chinois cache des objectifs militaires, accuse le chef de la Nasa, Futura-Sciences, 2024 4 infrarouges comme ceux du projet Starshield de SpaceX. Cela renforcerait considérablement leur efficacité opérationnelle[ 10 ]. La capacité à opérer discrètement dans l’espace, ou à développer des systèmes d’armes difficiles à contrer, conférerait un avantage décisif. La création de forces spatiales dédiées, comme la Space Force américaine (2019) et l'Aerospace Force chinoise (2024), témoigne de la reconnaissance de l'espace comme un domaine de confrontation militaire potentiel[ 11 ]. Cette militarisation croissante s’accompagne de craintes sur la stabilité d’un nouvel ordre spatial et l’émergence d’une "course aux armements lunaires" aux conséquences imprévisibles. L’affrontement mondial pour la conquête de l’énergie du futur, symbolisé par l’hélium-3, est donc aussi un affrontement pour la domination militaire et technologique, transformant l’espace en un nouveau front de rivalités géopolitiques[ 12 ]. III - Enjeux géopolitiques : rivalités et perspectives dans le nouvel ordre spatial A. L’Espace, futur champ des rivalités géopolitiques 1. Rivalité sino-américaine renforcée, enjeu de la suprématie spatiale La montée en puissance de la Chine sur la Lune cristallise une rivalité directe avec les États Unis, qui ont relancé leur propre programme lunaire sous la bannière de la mission Artemis[ 13 ]. L’ambition d’Artemis est de rétablir une présence américaine durable sur la Lune et de préfigurer une prochaine conquête de Mars, tout en assurant l’accès et le contrôle aux ressources stratégiques lunaires (l’eau et l’hélium-3). Face à cette dynamique, la Chine déploie une stratégie de « rattrapage accéléré » mais aussi d’innovation indépendante (construction de bases automatisées, déploiement d’infrastructures minières et alliances technologiques avec la Russie). Il s'agit non seulement de prouver sa suprématie dans la maîtrise des vols habités et des technologies énergétiques de pointe, mais aussi de remettre en cause le leadership américain, traditionnellement dominant dans l’exploration spatiale. La rivalité s’inscrit dans une logique de sécurisation des orbites, de contrôle logistique et de démonstration de puissance : la mission Artemis apparaît comme un projet fédérateur qui réunit plusieurs partenaires occidentaux pour contrer l’avancée chinoise, tandis que la Chine développe ses propres protocoles de gouvernance du sol lunaire, posant la base d’une future compétition pour l’accès, l’exploitation et la militarisation des ressources lunaires. Ce « duel lunaire » est donc bien plus qu’une compétition technologique : il façonne un nouvel ordre spatial, où la maîtrise de l’hélium-3 devient source de pouvoir, de sécurité énergétique et d’influence géopolitique. Les enjeux stratégiques sont tels que la conquête de la Lune s’impose comme le laboratoire des rapports de force du XXIe siècle, et chaque avancée chinoise ou américaine dans l’espace risque d’avoir un effet de réverbération sur l’ensemble des équilibres internationaux. SpaceX et Elon Musk, un levier technologique américain essentiel Elon Musk et SpaceX occupent une position centrale dans les efforts américains de retour sur la Lune. Le système Starship, fusée entièrement réutilisable à capacité exceptionnelle de plus de 100 tonnes en orbite basse, est conçu pour transporter humains et matériel lourd sur la Lune dans le cadre du programme Artemis[ 14 ]. Bien que Musk n'ait pas formalisé l'exploitation directe de l'hélium-3 comme finalité explicite, ses projets d'industrialisation lunaire et martienne posent un cadre technologique favorable à une future valorisation des ressources extraterrestres. Malgré des retards techniques importants dans le développement de Starship et les tests en cours, SpaceX reste l'épine dorsale technologique du programme spatial américain face à la montée chinoise. Cependant, cette dépendance suscite des inquiétudes. La NASA a néanmoins élargi ses appels d'offres pour le programme Artemis afin d'éviter une dépendance excessive vis-à-vis d'un seul contractant privé, avec des critiques croissantes à l'encontre de Musk concernant la gestion des délais et la concentration des contrats gouvernementaux[ 15 ]. 2. L'Union Européenne, acteur stratège en construction L’Union Européenne a adopté une posture plus prudente, privilégiant cadre réglementaire, diplomatie spatiale et recherche technologique. La Commission européenne a présenté en 2025 la « Vision for the European Space Economy »[ 16 ], qui place l’extraction lunaire, dont l’hélium-3, parmi les axes prioritaires d’une industrie spatiale émergente[ 17 ] visant l’autonomie stratégique européenne. L'Agence spatiale européenne (ESA) développe ses capacités robotiques et scientifiques pour préparer l'exploitation lunaire, notamment à travers le programme « Moon Village »[ 18 ] et des contributions au programme Artemis via le module de service Orion. Cependant, l'Europe ne dispose pas encore de missions concrètes de prospection de l'hélium-3 planifiées à court terme. L a stratégie européenne mise sur un équilibre entre ambition technologique et coopération internationale, avec un rôle clé pour la diplomatie afin de garantir un cadre réglementaire pacifique et durable. Cette approche vise à préserver l’indépendance stratégique de l’Europe tout en évitant les rivalités exacerbées entre grandes puissances dans un secteur encore fragile. 3. L’Inde, puissance émergente et partenaire équilibré L’Inde manifeste un intérêt grandissant pour les ressources lunaires, dont l’hélium-3, notamment par le biais de recherches scientifiques sur la composition lunaire et le potentiel énergétique de cet isotope, menées par l’Indian Space Research Organisation[ 19 ] (ISRO). Les missions Chandrayaan-1 (2008) et Chandrayaan-3 (2023)[ 20 ], qui a réussi un atterrissage près du pôle sud lunaire, ont permis à l'Inde de démontrer ses capacités techniques croissantes. Cependant, comparée aux ambitions massives de la Chine et aux investissements américains et européens, l’Inde adopte une posture beaucoup plus prudente et graduelle. La priorité est actuellement donnée au développement technologique autonome et à la coopération internationale, notamment dans le cadre de l’Alliance lunaire internationale à laquelle l’Inde a adhéré en 2023[ 21 ]. L’Inde est consciente que l’hélium-3 représente un enjeu stratégique majeur dans la transition énergétique et la compétitivité technologique au XXIe siècle. Elle cherche à renforcer ses capacités spatiales tout en véhiculant une image de puissance émergente responsable, promouvant la paix dans l’espace et la coopération multilatérale. Cette posture lui permet de se positionner comme un partenaire crédible, notamment vis-à-vis des États-Unis et de l’Europe, tout en évitant une confrontation frontale avec la Chine. À moyen terme, l’Inde devrait continuer à développer ses capacités lunaires, y compris dans l’exploration des ressources, et pourrait s’engager dans des projets de missions plus ambitieuses destinées à la collecte d’échantillons, à l’analyse détaillée de l’hélium-3 et à l’évaluation des infrastructures nécessaires à son extraction. Toutefois, cette évolution sera probablement progressive et intégrée dans une stratégie diplomatique visant à renforcer la gouvernance internationale de la Lune. B. Perspectives, menaces et recommandations pour un futur spatial durable La maîtrise et l’exploitation de l’hélium-3 sur la Lune vont transformer la géopolitique énergétique et militaire mondiale. L'espace se profile comme un théâtre économique et stratégique de premier ordre, avec une intensification probable des tensions. 1. Enjeux critiques L'exploitation des ressources lunaires par la Chine, bien que non explicitement interdite, menace l'esprit du Traité de l'Espace, notamment le principe de non-appropriation (Article II)[ 22 ]. L'absence de ratification du Traité sur la Lune de 1979 par la Chine, comme par d'autres grandes puissances spatiales, lui permet de considérer l'exploitation de l'hélium-3 comme une activité légale, relevant d'un vide juridique qu'elle explore à des fins scientifiques et économiques légitimes. En créant un fait accompli technologique et économique, la Chine pourrait établir une forme d'appropriation de facto des zones riches en hélium-3, ce qui contredirait le principe d'utilisation de l'espace au bénéfice de tous. L'absence de réglementation claire sur le partage des bénéfices et la gestion des ressources exacerbe les craintes d'un Far West spatial non régulé, où le droit du premier arrivé prévaudrait sur le droit international. La conquête lunaire chinoise met en lumière l'obsolescence partielle du cadre juridique spatial face aux enjeux de l'exploitation des ressources et de la militarisation entrainant une course à l’armement et ainsi pouvant provoquer une instabilité stratégique dangereuse. Pour une institution ou un gouvernement, il est crucial d'adopter une stratégie proactive pour naviguer dans ce paysage complexe, en intégrant l'action juridique et diplomatique comme pilier central. 2. Recommandations Face à ces enjeux croissants, il est crucial de surveiller attentivement la course chinoise à la Lune et de s’y impliquer potentiellement, en adoptant une approche multidimensionnelle : Plan diplomatique : Moderniser le Traité de l'Espace : Mener des négociations multilatérales pour clarifier le statut juridique de l'exploitation des ressources in situ. Il est essentiel d’engager la Chine et la Russie dans des discussions afin d’éviter un Far West lunaire et de garantir un accès équitable et durable aux ressources pour tous. Il fut aussi encourager une diplomatie des espaces extra-atmosphériques favorisant le multilatéralisme et la prévention des crises. Promouvoir un régime de responsabilité élargie : Mener des efforts pour renforcer la Convention sur la responsabilité internationale pour les dommages causés par des objets spatiaux (1972)[ 23 ], en insistant sur la responsabilité des États pour les activités de leurs entités privées ou publiques dans l'exploitation des ressources lunaires, y compris l'hélium-3. Utiliser les Accords Artemis[ 24 ] comme levier de normalisation : Inciter la Chine à se conformer à des normes de comportement acceptables pour l'exploitation des ressources, en faisant pression sur Pékin par l'intermédiaire des pays signataires des Accords Artemis, ou en proposant des alternatives transparentes. Plan technologique et économique : il est recommandé d’investir dans la recherche et de soutenir l’innovation dans la fusion nucléaire à base d’hélium-3 lunaire sous un contrôle transparent et international. Plan sécuritaire : Le risque de militarisation lié à l'hélium-3 exige une surveillance accrue des technologies et une pression pour une plus grande transparence de la part de la Chine. Exiger la transparence sur les technologies de fusion : Demander à la Chine de s'engager dans des mécanismes de vérification internationaux concernant la recherche sur la fusion nucléaire, afin de distinguer clairement les applications civiles des capacités militaires. Investir dans des capacités de surveillance spatiale (SSA) : Renforcer les capacités nationales et alliées de SSA et de défense spatiale en y intégrant une stratégie holistique de défense, d’énergie et d’industrie spatiale (investissements dans les systèmes de détection des menaces, la résilience des infrastructures spatiale) pour surveiller les activités chinoises sur la Lune et dans l'espace lointain, notamment les technologies à double usage (propulsion, micro-réacteurs) et s'assurer du respect de l'Article IV du Traité de l'Espace (non-militarisation des corps célestes). Contester les interprétations unilatérales : Formuler des réserves officielles et des déclarations interprétatives au niveau de l'ONU pour contester toute tentative chinoise d'établir une souveraineté de facto sur les zones d'exploitation de l'hélium-3, réaffirmant le principe de non-appropriation. Conclusion L'analyse de la conquête lunaire chinoise à travers le prisme de l'hélium-3 et de la course aux armements spatiale révèle un enjeu stratégique d'une complexité inédite, à la croisée du progrès technologique, de la géopolitique et du droit international. Le rapport a mis en lumière une dualité fondamentale : d'une part, la promesse d'une énergie de fusion propre et d'une avancée scientifique majeure pour l'humanité, légitimée par l'interprétation chinoise d'un droit spatial lacunaire ; d'autre part, le risque d'une escalade des tensions et d'une militarisation de l'espace, alimentée par la nature à double usage des technologies et la menace d'une appropriation de facto des ressources lunaires. La Chine, avec son programme spatial rapide et ses partenariats stratégiques, notamment avec la Russie pour un réacteur nucléaire lunaire, est en passe de créer un fait accompli technologique et économique. Ce scénario, s'il se réalise sans cadre de gouvernance adapté, pourrait transformer la Lune en un nouveau terrain de confrontation, où le contrôle de l'hélium-3 deviendrait la clé de la puissance énergétique et militaire du XXIe siècle. La perspective de missiles indétectables ou de l'établissement d'une suprématie spatiale chinoise, comme le craignent certains observateurs, rend l'inaction impossible. Face à cette situation, l'approche stratégique pour une institution ou un gouvernement ne peut être ni la confrontation, ni la passivité. Elle doit être résolument proactive, nuancée et multilatérale : L'encadrement juridique et diplomatique de l'ambition chinoise : Il est urgent de dépasser le Traité de l'Espace de 1967 en négociant un régime international qui, sans interdire l'exploitation des ressources, en garantisse la transparence, le partage des bénéfices et le respect du principe de non-appropriation. L'engagement de la Chine dans ces négociations est crucial pour la légitimité et l'efficacité de tout nouveau cadre. Le renforcement des capacités nationales et alliées : Parallèlement à l'action diplomatique, il est vital de maintenir un investissement soutenu dans la recherche sur la fusion et l'exploration lunaire (via des programmes comme Artemis), de consolider les alliances spatiales existantes, et de développer des capacités de surveillance spatiale (SSA) pour contrôler les technologies à double usage et prévenir toute dérive militaire. En conclusion, la conquête de l'hélium-3 par la Chine n'est pas seulement un défi technologique, mais un test décisif pour la capacité de la communauté internationale à réguler une nouvelle frontière stratégique. La décision que les gouvernements prendront aujourd'hui déterminera si la Lune deviendra la source d'une énergie bénéfique pour tous ou le théâtre d'une nouvelle "guerre des étoiles". La stratégie recommandée est celle d'une fermeté juridique couplée à une ouverture diplomatique, visant à transformer la course à l'hélium-3 d'un risque unilatéral en une opportunité gérée collectivement pour l'avenir de l'humanité. Notes de bas de pages [ 1 ] China's Chang'e Lunar Exploration Program , NASA Space Science Data Coordinated Archive, 2024. [ 2 ] Pierre LEPRINCE, L’exploration de la lune et ses intérêts stratégiques , La note du CESA n°100, Paris, IRSEM, 2016. [ 3 ] Pierre MONNIER, Sur la Lune, la Chine imagine une catapulte lanceur rotatif pour envoyer des ressources vers la Terre , GEO, Paris, 2024. [ 4 ] International Lunar Research Station (ILRS) : guide for parternship , China National Space Administration, 2021. [ 5 ] Eva LAURENT, "On va alimenter la Lune : la Chine et la Russie s'unissent pour construire un réacteur nucléaire lunaire dès 2028", Innovant , Paris, 2025. [ 6 ] Ian CRAWFORD, Progress in Physical Geography , Vol 39, p137-147, Birbeck College, University of London, London, 2015. [ 7 ] Florian VIDAL, De l’Hélium-3 lunaire pour la fusion nucléaire ? , Polytechnique insights, la revue de l’Institut Polytechnique de Paris, Paris, Institut Polytechnique de Paris, 2022. [ 8 ] Véronique LANGRAND, L’affrontement mondial pour la conquête de l’énergie du futur, l’hélium-3 , Ecole de Guerre économique, Paris, 2021. [ 9 ] Silvain BIGET, Le programme spatial civil chinois cache des objectifs militaires, accuse le chef de la Nasa , Futura-Sciences, 2024. [ 10 ] Cédric DEPOND, Comment l’Helium pourrait rendre les missiles indétectables et ininterceptables ? , Techno Science, 2025. [ 11 ] Abdelmalek ALAOUI, Ce que signifierait une nouvelle guerre des étoiles , Forbes France, Paris, 2024. [ 12 ] Véronique LANGRAND, L’affrontement mondial pour la conquête de l’énergie du futur, l’hélium-3 , École de Guerre économique, Paris, 2021. [ 13 ] The Lastest on Artemis - Artemis Program , NASA Website. [ 14 ] Elon MUSK, the Moon , SPACE X Website. [ 15 ] Jackie WATTLES, NASA has a wild plan to return astronauts to the moon. Here’s why experts are starting to worry , CNN, 2025. [ 16 ] Commission Européenne, Vision for the European Space Economy , Bruxelles, 2025. [ 17 ] Anna DESMARAIS, Europe wants to bring industry to space. What is the « moon economy » ? , EuroNews, 2025. [ 18 ] Moon Village , The European Space Agency, 2016. [ 19 ] Kari.A BIGEN, Another Leap Forward: India’s Historic Moon Landing and the Space Competition Underway , Center for Strategic & International Studies, 2023. [ 20 ] Geeta PANDEY, Chandrayaan-3 : India makes historic landing near Moon's south pole , BBC News Delhi, 2023. [ 21 ] Hema NADARAJAH, Inde : progresser vers l’ultime frontière avec autonomie et diplomatie , Fondation Asie Pacifique du Canada, 2024. [ 22 ] Traités et principes des nations unies relatifs à l’espace extra-atmosphérique , Nations Unies, 2002. [ 23 ] Convention on the international liability for damage caused by space objects , NATO, 1972. [ 24 ] Principles for a Safe, Peaceful, and Prosperous Future in Space – Artemis Accords , NASA, 2020.
- Les cryptomonnaies, vers un monde sans frontières économiques ?
Auteur : Manyl Abbas-Terki Téléchargez l'article en PDF avec le lien ci-dessous : La notion de frontière, traditionnellement associée à des limites physiques et économiques, évolue dans un monde marqué par la globalisation et la numérisation. Les cryptomonnaies [1] , en tant qu’outils décentralisés et transnationaux, interrogent profondément ces frontières économiques. Elles défient les cadres traditionnels, contournent les barrières et proposent de nouvelles dynamiques d’échanges et de connexions globales. Se pose alors la question de savoir si les cryptomonnaies ouvrent la voie à un monde véritablement sans frontières économiques, ou réorganisent-elles simplement ces frontières sous de nouvelles formes ? Il parait alors pertinent de s’attarder tout d’abord sur la redéfinition par les cryptomonnaies des barrières traditionnelles que représentent les frontières économiques (I), pour ensuite s’intéresser à leur confrontation face à la résistance des frontières et à leur fractionnement (II) et enfin étudier les nouvelles dynamiques géoéconomiques créées par les cryptomonnaies (III) I- Les cryptomonnaies, outil poussant à la redéfinition des frontières économiques A- La cryptomonnaie, outil de contournement des barrières traditionnelles La notion de frontière peut être définie comme une ligne de partage de souveraineté [2] matérialisée par des barrières légales, fiscales ou monétaires. D’un point de vue économique, les frontières régulent les flux de capitaux et protègent les économies nationales. Elles remplissent cette fonction de barrière à travers des outils tels que les frais de change, les contrôles de capitaux ou encore les sanctions économiques. Face à ces restrictions, les cryptomonnaies se présentent comme une solution pour contourner ces limites, en supprimant les obstacles physiques et économiques grâce à leur nature décentralisée [3] . Les cryptomonnaies facilitent ainsi des transactions globales instantanées sans passer par des institutions centralisées [4] . À titre d’exemple, les cryptomonnaies ont été un moyen de faire parvenir à l’Ukraine des dons internationaux, s’affranchissant de toute contrainte de transfert vers un autre État. Le transfert par cryptomonnaie permet donc de n’être soumis à aucun contrôle direct par une autorité étatique. Ainsi, les paiements transfrontaliers, souvent soumis à des frais élevés et des délais via les systèmes bancaires, deviennent instantanés et peu coûteux grâce à des blockchains [5] publiques comme Bitcoin [6] . Les cryptomonnaies re-configurent donc ces barrières en créant des espaces d’échange numériques qui échappent aux limites territoriales. B- La réinvention des frontières comme espace de connexion Les frontières modernes ne se limitent plus à une ligne de séparation, elles deviennent des espaces de transition et d’échange. Dans le cadre des cryptomonnaies, cet aspect de frontières comme espace d’échange et comme zone de connexion se manifeste par le biais de plateformes numériques. Des plateformes comme Binance [7] , donnant accès au marché des cryptomonnaies, servent d’interfaces entre les économies nationales et le réseau global avec la capacité de connecter des économies autrefois isolées au monde entier. Par exemple, dans des régions où les systèmes financiers traditionnels sont absents ou inefficaces, le Bitcoin peut être utilisé comme une alternative aux devises locales instables. En reliant ces économies locales aux marchés internationaux sans nécessiter d’intermédiaires bancaires, les cryptomonnaies redéfinissent le rôle des frontières, qui deviennent des espaces hybrides où les réseaux décentralisés et les économies nationales interagissent. Le Salvador a en ce sens adopté le Bitcoin comme monnaie légale en 2021, permettant de réduire les coûts des remises internationales. En effet, grâce aux cryptomonnaies, la diaspora salvadorienne peut par exemple transférer des fonds partout dans le monde sans passer par des intermédiaires bancaires et payer des services de transferts couteux. Cela transforme la frontière économique du Salvador en une interface facilitant les échanges financiers entre les Salvadoriens à l’étranger et ceux résidant sur le territoire national. Ainsi, les cryptomonnaies redéfinissent les frontières économiques en permettant une intégration globale des échanges dans un monde décentralisé. II- Les cryptomonnaies face aux résistances et fragmentations des frontières économiques et numériques A- La souveraineté monétaire mise au défi par la cryptomonnaie Les frontières économiques traditionnelles assurent le contrôle des monnaies nationales, un élément essentiel de la souveraineté des États. Les cryptomonnaies, par leur nature décentralisée, menacent cette souveraineté en permettant des transactions transfrontalières échappant à tout contrôle étatique. Face à ce défi, certains États cherchent à réimposer des frontières numériques pour encadrer ces flux financiers. En Europe, le cadre réglementaire MiCA (Markets in Crypto-Assets) [8] a été conçu pour limiter les risques liés au blanchiment d’argent et pour protéger les marchés locaux face à l’expansion rapide des cryptos. À l’inverse, des pays comme la Chine adoptent une approche beaucoup plus radicale en interdisant simplement les cryptomonnaies pour préserver un contrôle absolu sur leur système monétaire. Par ailleurs, des régulateurs mondiaux tels que la Banque centrale européenne ou le Financial Stability Board [9] cherchent à encadrer les cryptomonnaies pour limiter leur potentiel déstabilisateur sur la stabilité financière internationale. Ces mesures illustrent la confrontation entre les cryptomonnaies et la souveraineté des États qui souhaitent garder le contrôle des flux financiers dépassant leur frontière. B- Des frontières numériques entre fragmentations et inégalités Le concept de « frontiérité" [10] met en lumière les disparités qui émergent dans un monde où les frontières numériques se fragmentent. Ces inégalités se manifestent notamment dans l’accès et la régulation des cryptomonnaies. Dans les pays développés, des barrières techniques comme l’obligation d’identités numériques limitent l’anonymat des utilisateurs et imposent des restrictions. À l’inverse, dans les pays en développement, le manque d’infrastructures, l’accès limité à Internet ou encore une éducation numérique insuffisante freinent l’adoption des cryptomonnaies. Un exemple notable est celui de l’Afrique subsaharienne, où les cryptomonnaies sont utilisées pour compenser l’absence de systèmes bancaires efficaces. Cependant, les frais d’entrée liés aux technologies nécessaires comme les appareils connectés restent souvent prohibitifs pour les populations les plus défavorisées. Ces disparités témoignent de la manière dont les frontières numériques se fragmentent, renforçant parfois les inégalités au lieu de les réduire. III- Cryptomonnaies et la transformation des dynamiques géoéconomiques A- Les cryptomonnaies comme armes contre les sanctions économiques Les frontières, en tant que limites de souveraineté, fonctionnent également comme des outils de pouvoir [11] . Les sanctions économiques exploitent ces frontières pour isoler des États en les coupant des flux financiers internationaux. Un exemple notable est l’utilisation réseaux mondiaux de transactions financières entre institutions bancaires et non bancaires pour exclure des pays comme l’Iran ou la Russie du commerce à l’international. Dans ce contexte, les cryptomonnaies offrent une alternative permettant à des États sanctionnés de maintenir leurs échanges économiques. Par exemple, l’Iran utilise les cryptomonnaies pour contourner les sanctions américaines et continuer à vendre son pétrole. Ces transactions échappent aux systèmes bancaires traditionnels et permettent de contourner les restrictions territoriales imposées par les sanctions. En contournant ces frontières économiques, les cryptomonnaies redéfinissent les rapports de force géopolitiques. Elles affaiblissent ainsi les outils de contrôle traditionnels des grandes puissances en re-dessinant les frontières économiques comme des lignes plus perméables aux flux financiers alternatifs. B- L’émergence d’une économie décentralisée globale Les cryptomonnaies ouvrent la voie à une économie où les frontières économiques ne sont plus imposées par les États, mais redéfinies par les acteurs eux-mêmes. En éliminant la nécessité d’intermédiaires financiers comme les banques, elles créent un espace économique global, affranchi des limitations géographiques et réglementaires traditionnelles. La finance décentralisée [12] incarne cette transformation en permettant des prêts, des échanges et des transactions automatisées, sans passer par des institutions bancaires. Ces innovations se développent en dehors des cadres réglementaires mondiaux, donnant naissance à des écosystèmes ouverts et accessibles à tous. Dans cette perspective, la finance décentralisée représente une utopie économique où les frontières deviennent des notions symboliques, laissant place à une économie réellement décentralisée, sans barrières ni contrôle centralisé. Conclusion En conclusion, en défiant les barrières traditionnelles et en proposant des dynamiques transnationales inédites, les cryptomonnaies redéfinissent profondément la notion de frontière économique. Leur capacité à contourner les régulations, à échapper au contrôle étatique et à faciliter des échanges mondiaux ouvre la voie à une économie globalisée et décentralisée. Toutefois, elles se heurtent à des résistances majeures, notamment les efforts des États pour préserver leur souveraineté monétaire et les disparités d’accès qui fragmentent l’espace numérique. Plutôt que d’abolir les frontières économiques, les cryptomonnaies les transforment en profondeur. Elles redéfinissent ces frontières non pas comme des barrières, mais comme des plateformes d’échange reliant des acteurs économiques globaux, tout en affaiblissant les outils traditionnels de contrôle étatique dans un cadre numérique et géopolitique en constante évolution. Notes de bas de page [1] Monnaie numérique décentralisée, sécurisée par la cryptographie, qui permet des transactions sans intermédiaire comme une banque. [2] Michel Foucher définit la frontière comme « une ligne de partage de souveraineté » [3] "Décentralisé" dans le cadre des cryptomonnaies désigne un système qui fonctionne sans contrôle central, reposant sur un réseau distribué où chaque participant contribue à la gestion et à la sécurité [4] Entités qui contrôlent ou régulent un système: banques centrales, gouvernements, plateformes financières traditionnelles [5] registre numérique décentralisé et sécurisé qui enregistre des transactions de manière transparente et immuable sur un réseau distribué. [6] Cryptomonnaie décentralisée la plus populaire et plus cotée qui utilise la blockchain pour enregistrer des transactions de manière sécurisée, transparente et immuable. [7] Plateforme centralisée d’échange de cryptomonnaies permettant d’acheter, vendre et échanger divers actifs numériques, tout en offrant des services financiers comme le staking et les prêts. [8] Régulation de l'Union européenne visant à encadrer les marchés des cryptomonnaies pour protéger les investisseurs, limiter les risques liés au blanchiment d’argent et assurer la stabilité financière. [9] Organisation internationale qui coordonne la régulation financière mondiale pour promouvoir la stabilité financière et prévenir les risques systémiques. [10] Notion de « frontiérité », développée par Anne-Laure Amilhat-Szary, désigne la manière dont chaque individu ou acteur interagit différemment avec une frontière, en fonction de ses propres conditions et intérêts. Elle met en lumière le caractère subjectif et différencié de l’accès aux dynamiques de globalisation et de territorialisation. Voir : Amilhat-Szary, Anne-Laure, Géopolitique des frontières. Découper la terre, imposer une vision du monde , Paris, Ed. Le Cavalier bleu, 2020 [11] Les frontières, en tant que limites de souveraineté, jouent un rôle fondamental comme outils de pouvoir dans les relations internationales, où elles structurent les échanges et reflètent les rapports de force entre États. Voir Postel-Vinay, Karoline, "La frontière ou l'invention des relations internationales", CERISCOPE Frontières, 2011. [12] Écosystème d'applications financières reposant sur la blockchain, qui permet d'exécuter des services financiers (prêts, échanges, épargne, etc.) sans intermédiaires traditionnels comme les banques, grâce à des contrats intelligents. n.b. : bibliographie disponible en PDF .
- Panturquisme et politique étrangère turque en Asie centrale : Entre idéologie, pragmatisme et rivalités géopolitiques
Résumé Cette note analyse la manière dont la Turquie mobilise le panturquisme, entendu comme un ensemble de références culturelles, linguistiques et historiques, dans sa politique envers l’Asie centrale depuis 1991. Elle montre que si la décennie post-soviétique est marquée par une « euphorie turcique » fondée sur un imaginaire d’unité du monde turc, les limites politiques, économiques et diplomatiques rencontrées par Ankara conduisent rapidement à une « conversion au réalisme ». À partir des années 2000, l’action turque repose moins sur un projet idéologique que sur l’instrumentalisation pragmatique de réseaux éducatifs, religieux et culturels (TİKA, Diyanet, universités bilatérales, écoles gülenistes puis Fondation Maarif). Depuis les années 2010, l’approfondissement des coopérations énergétiques, logistiques et sécuritaires, l’essor du « Middle Corridor », la victoire azerbaïdjanaise au Karabagh et la transformation du Conseil turcique en Organisation des États turciques renforcent la présence d’Ankara dans la région. Toutefois, l’influence turque demeure encadrée par la stratégie multivectorielle des États centrasiatiques et par les contradictions internes de la diplomatie turque, notamment vis-à-vis de la Chine et de la question ouïghoure. Dans un contexte international marqué par la guerre en Ukraine et les crises régionales (Gaza, Afghanistan), la Turquie cherche à se positionner comme puissance eurasienne intermédiaire. Mais si son rôle s’affirme, elle reste perçue comme un partenaire complémentaire plutôt qu’un garant sécuritaire, révélant les limites persistantes du panturquisme comme projet structurant. Abstract (English) This report examines how Turkey has used pan-Turkism, understood as a set of cultural, linguistic, and historical references, in shaping its policy toward Central Asia since 1991. It argues that while the post-Soviet decade was marked by a moment of “Turkic euphoria,” driven by the imagined unity of the Turkic world, Ankara rapidly shifted toward a more pragmatic approach in response to political and economic constraints. From the 2000s onward, Turkey’s influence relied less on ideological continuity and more on strategic use of educational, religious, and cultural instruments (TİKA, the Diyanet, bilateral universities, Gülen schools and later the Maarif Foundation). Since the 2010s, Turkey has deepened economic and logistical ties through energy corridors, the rise of the Middle Corridor, and enhanced security cooperation. The Azerbaijani victory in Karabakh and the transformation of the Turkic Council into the Organization of Turkic States have further consolidated Ankara’s profile. Yet Turkish influence remains shaped by the multivector strategies of Central Asian states and by Turkey’s own diplomatic contradictions, particularly regarding China and the Uyghur question. In a geopolitical context defined by the war in Ukraine and regional crises (Gaza, Afghanistan), Turkey seeks to position itself as a mid-level Eurasian power. Although its visibility has increased, it is still viewed as a complementary rather than primary security provider, underscoring the enduring limits of pan-Turkism as a structuring political project. Introduction L’invasion russe de l’Ukraine en février 2022 a remis en lumière les dynamiques géopolitiques de l’Eurasie post-soviétique, en réactivant des incertitudes anciennes quant à la stabilité de cette région et au rôle des puissances extérieures qui y sont engagées. Dans ce contexte, la Turquie s’est imposée comme un acteur diplomatique attentif, soucieux de préserver ses intérêts entre coopération et prudence à l’égard de Moscou. Elle a parallèlement intensifié ses initiatives en direction de l’Asie centrale, un espace qu’Ankara considère de longue date comme porteur d’affinités historiques, linguistiques et culturelles. Cette réactivation ne constitue pas tant une réorientation radicale qu’un ajustement progressif d’une politique entamée au moment des indépendances centrasiatiques en 1991, période durant laquelle les dirigeants turcs nourrissaient de fortes attentes quant à une possible convergence avec ces « républiques turcophones ». Toutefois, ces attentes initiales ont rapidement buté sur les réalités politiques et économiques de la région, obligeant Ankara à une « conversion au réalisme ». Depuis, le panturquisme (idéologie visant à promouvoir l’unité culturelle et politique des peuples turcs) n’a plus constitué un projet d’unification, mais plutôt un référentiel discursif mobilisé selon les conjonctures. L’idée d’une « aire turque » s’étendant jusqu’au Xinjiang a davantage servi de cadre de représentation que de fondement d’action homogène [1] . Sous les gouvernements de l’AKP (Parti de la justice et du développement), cette référence identitaire a néanmoins connu un regain, sous des formes institutionnalisées, notamment avec la création du Conseil turcique en 2009 puis de l’Organisation des États turciques (OET) en 2021. Malgré les conjonctures positives, la Turquie se heurte à des limites structurelles : la présence consolidée de la Chine, la stratégie multivectorielle des régimes centrasiatiques, les ambiguïtés liées à la question ouïghoure et, au sein même d’Ankara, l’utilisation du panturquisme comme instrument de politique intérieure. Dans cette perspective, se pose une question centrale : comment la Turquie mobilise-t-elle aujourd’hui le panturquisme, ou plus largement la référence à une identité turcique, dans sa politique en Asie centrale, et dans quelle mesure cet usage s’articule-t-il à des logiques pragmatiques de puissance dans un environnement marqué par la concurrence russo-chinoise ? Pour y répondre, il importe de retracer d’abord les fondements idéologiques, culturels et diplomatiques de la présence turque dans la région depuis 1991 (I). Il conviendra ensuite d’analyser la manière dont Ankara a bâti, depuis les années 2010, un ensemble de coopérations, d’infrastructures et de dispositifs qui témoignent d’une insertion plus effective en Asie centrale, en tenant compte des évolutions récentes (II). Enfin, une dernière partie examinera les limites, contradictions et perspectives de cette politique, en intégrant les perceptions centrasiatiques, les contraintes géopolitiques et les usages intérieurs du panturquisme (III). I. Fondements historiques, idéologiques et diplomatiques de la présence turque en Asie centrale (1991-2000) I.1. Les héritages intellectuels du panturquisme et leur réactivation après 1991 L’idéologie panturquiste prend forme dans les dernières décennies de l’Empire ottoman. Les travaux d’İsmail Gaspıralı posent dès les années 1880 les fondements d’une doctrine tournée vers l’unification culturelle des peuples turcs à travers la devise devenue canonique ‘‘ Dilde, fikirde, işte birlik [2] ’’. Cette première formulation, essentiellement culturelle et linguistique, inspire des auteurs comme Yusuf Akçura et Ziya Gökalp, qui lui donnent une dimension politique au début du XX ème siècle. L’idée d’un « vaste monde turc » allant des Balkans au Xinjiang s’enracine alors dans les débats ottomans sur la réforme de l’État et la place des identités non ottomanes. Durant l’entre-deux-guerres, le panturquisme décline fortement. Mustafa Kemal, dans la construction de la République, circonscrit la nation turque à l’espace anatolien, privilégiant un nationalisme civique et laïque qui marginalise le panturquisme [3] . La chute de l’URSS en 1991 constitue un tournant décisif. Les républiques turcophones d’Asie centrale recouvrent leur souveraineté, et la Turquie apparaît comme l’un des premiers États à reconnaître leur indépendance. Selon Punsmann, cet espace postsoviétique devient alors, dans le discours public turc, une « vaste aire turque » redécouverte après des décennies de fermeture soviétique [4] . Entre 1991 et 1993, Ankara multiplie les initiatives symboliques et diplomatiques sommets, projets d’alphabet commun, intensification des programmes d’éducation et de coopération culturelle. La rhétorique politique reprend alors l’image d’un espace allant « de la muraille de Chine à l’Adriatique », formule utilisée par Turgut Özal et Süleyman Demirel. Cette phase initiale correspond à une véritable « renaissance du panturquisme » fondée sur un discours émotionnel plus que sur des capacités d’action concrètes. Les autorités turques imaginent alors un rôle de « frère aîné » [5] auprès des nouvelles républiques. I.2. De la rhétorique panturquiste à la construction d’un référentiel diplomatique : institutions, sommets et discours L’effervescence panturquiste du début des années 1990 se traduit rapidement par la mise en place d’un ensemble d’institutions et d’initiatives censées donner une forme concrète à l’idée de « monde turc ». Dès 1992, la Turquie organise le premier Sommet des dirigeants des pays turcophones , événement fondateur qui constitue un moment d’« effervescence turque » où se croisent ambitions symboliques et attentes contradictoires des nouvelles républiques d’Asie centrale. Ces sommets (Ankara 1992 puis Istanbul 1994) entendent poser les bases d’une coopération politique, culturelle et, à terme, économique entre États turcophones. Cette dynamique est soutenue par le ministère turc des Affaires étrangères, dont la section türk dünyası (monde turc) regroupe alors, comme le souligne Balcı, plusieurs hauts fonctionnaires explicitement acquis aux thèses turquistes [6] . L’un des axes principaux de ce moment institutionnel concerne la langue. Ankara promeut dès 1991-1992 l’idée d’un alphabet commun pour les langues turques, censé renforcer la cohésion symbolique du monde turcique. Une conférence des ministres de l’Éducation turcophones se réunit à Ankara en mai 1992, puis à Bichkek en septembre de la même année. Le projet débouche, sous l’impulsion du Türk Dil Kurumu et de TÜRKSOY, sur une proposition d’alphabet latin commun de 34 lettres. Toutefois, les résultats demeurent contrastés : seuls l’Azerbaïdjan, les Tatars de Crimée et les Karakalpaks adoptent une version proche de l’« alphabet panturc » ; le Turkménistan et l’Ouzbékistan élaborent quant à eux des transcriptions latines autonomes. Cette pluralité illustre la difficulté d’imposer un standard linguistique unique à des États soucieux de marquer leur souveraineté nouvelle [7] . Parallèlement, Ankara renforce ses outils de coopération culturelle. En 1992 est créée la TİKA ( Türk İşbirliği ve Kalkınma Ajansı ), agence de coopération turque chargée de centraliser et de coordonner les programmes turcs en Asie centrale. Elle est conçue dès son origine comme un instrument stratégique pour structurer la présence turque dans l’espace postsoviétique. Elle finance rapidement un vaste programme de bourses, permettant à quelque 10 000 étudiants originaires d’ex-URSS d’étudier en Turquie. De même, le ministère de la Culture turc contribue à la création de TÜRKSOY (1993), organisation culturelle commune rassemblant Turquie, Azerbaïdjan, Kazakhstan, Kirghizstan, Ouzbékistan et Turkménistan, avec pour objectif affiché de devenir une sorte « d’UNESCO du monde turc ». Malgré l’ambition initiale, l’efficacité réelle de TÜRKSOY reste limitée : son activité se concentre sur des publications culturelles et des événements symboliques, sans réelle capacité opérationnelle [8] . I.3. Le rôle structurant des acteurs culturels, éducatifs et religieux : fondations, écoles, réseaux confrériques La présence turque en Asie centrale dans les années 1990 ne peut être comprise sans intégrer l’action combinée d’acteurs non étatiques, fondations éducatives, réseaux religieux et institutions culturelles. Ces acteurs prolongent l’effort initial de l’État turc, tout en façonnant un écosystème d’influence qui s’enracine durablement dans les sociétés centrasiatiques. Le réseau Gülen et les écoles islamiques Les réseaux éducatifs turcs constituent le premier pilier de cette présence. Dès 1991-1992, le mouvement religieux islamique de Fethullah Gülen se positionne comme un acteur majeur de l’ouverture post-soviétique. Déjà puissant en Turquie au moment de l’effondrement de l’URSS, Gülen se spécialise très tôt dans la création et la gestion d’établissements éducatifs, ce qui facilite son implantation rapide dans toutes les républiques turcophones [9] . En 1997-1998, le réseau Nurcu de Gülen administre ainsi 74 établissements dans les quatre républiques turcophones (Ouzbékistan, Kazakhstan, Kirghizstan, Turkménistan), accueillant plus de 15 000 élèves sous la supervision de personnels turcs. L’enseignement en turc, les internats obligatoires, les séjours linguistiques en Turquie et l’accès privilégié aux universités turques produisent une génération d’élites centrasiatiques familiarisées avec la langue et les codes culturels turcs (annexe 1). Cette dynamique éducative n’est pas limitée au seul mouvement Gülen. Les documents attestent également du rôle des fondations privées turques, telles que la Turan Yazgan Türk Dünyası Araştırmaları Vakfı , engagée dans des activités éducatives séculières et panturciques. Leur présence complète l’action des institutions publiques turques, notamment les centres d’enseignement du turc installés dans toutes les capitales centrasiatiques dès les années 1990, à l’exception de Tachkent. De même, deux universités bilatérales prestigieuses, l’université turco-kazakhe Hoca Ahmed Yesevi (1993) et l’université turco-kirghize Manas (1995), deviennent des vecteurs durables de formation et d’influence [10] . Les confréries et l’Islam turc L’action religieuse turque constitue le second pilier. Dès 1994, la Turquie participe à la création du Conseil religieux eurasiatique, destiné à promouvoir un dialogue sur le rôle de l’islam dans les sociétés postsoviétiques. La Diyanet et sa fondation jouent un rôle central dans la construction ou la restauration de mosquées, dans la formation de cadres religieux et dans la diffusion de publications islamiques traduites depuis le turc. Cette présence religieuse accompagne l’idée d’une capacité de la Turquie à diffuser en Asie centrale une « variante turque de l’islam » compatible avec les structures étatiques. La proximité doctrinale entre l’islam sunnite d’Asie centrale et la tradition anatolienne, marquée par le mysticisme et le culte des saints, facilite cette réception [11] . Ainsi, l’action combinée des réseaux éducatifs, religieux et culturels crée un maillage dense qui dépasse largement les capacités de la seule diplomatie officielle. Les années 1990 apparaissent comme une période de mise en place de leviers d’influence durables : formation d’élites, diffusion de normes religieuses turques, construction d’un espace culturel partagé. Ces dynamiques structurantes préparent la transition vers une politique plus stratégiquement articulée dans les années 2000, où ces outils deviendront les fondements d’un soft power turc plus systématisé. II. L’adaptation à la realpolitik et les réussites du partenariat turco-centrasiatique (2000-2025) II.1. L’Asie centrale comme pivot géoéconomique : énergie, corridors et connectivité – quelle place pour la Turquie ? Depuis les années 2000, l’Asie centrale s’impose progressivement comme un espace structurant de la géoéconomie turque. La région offre à Ankara la possibilité de s’insérer dans les nouvelles routes énergétiques et commerciales eurasiatiques. Cette orientation s’inscrit dans la continuité du glissement observé dès la seconde moitié des années 1990, lorsque les élites turques abandonnent les ambitions panturquistes initiales pour adopter une approche résolument pragmatique, centrée sur les échanges et les infrastructures. L’Asie centrale au cœur des convoitises et possibilités L’Azerbaïdjan occupe une place déterminante dans cette dynamique. Avec la mise en service de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC) en 2005, il devient le pont stratégique permettant à la Turquie de relier la Caspienne aux marchés occidentaux. L’ouverture ultérieure du gazoduc TANAP (2018) consolide cette position en faisant de l’axe Azerbaïdjan-Turquie l’un des corridors énergétiques les plus significatifs contournant la Russie. La stratégie du Middle Corridor ( Orta Koridor , annexe 2) qui vise à relier la Turquie à la Chine via le Caucase et l’Asie centrale acquiert une importance accrue à partir de 2022, lorsque la guerre en Ukraine fragilise les itinéraires reliant l’Europe au Kazakhstan via la Russie [12] . Le Middle Corridor devient alors une alternative crédible aux routes septentrionales traditionnelles, permettant d’éviter l’espace russe et de réduire la dépendance vis-à-vis des infrastructures chinoises. Pour les États centrasiatiques, cette diversification constitue une avancée majeure : l’Ouzbékistan comme le Kazakhstan y trouvent un moyen d’élargir leurs débouchés économiques tout en consolidant une autonomie stratégique vis-à-vis de Moscou [13] . La place de la Turquie La Turquie s’efforce ainsi de se positionner comme un acteur logistique incontournable, capable d’articuler coopération énergétique, investissements en infrastructures et facilitation commerciale. L’expérience centrasiatique a permis à Ankara d’intégrer, dès les années 2000, des outils de soft power tels que les accords commerciaux, les zones franches et les partenariats de transport dans une stratégie plus large de projection régionale. Cette montée en gamme géoéconomique s’accompagne d’une perception renouvelée de la Turquie par les États de la région, perçue non plus seulement comme une puissance culturelle ou historique mais comme un partenaire fiable pour la modernisation de leurs infrastructures et la diversification de leurs connexions extérieures. Parallèlement, la connectivité numérique et logistique se renforce à travers les projets ferroviaires transcaspiens, le développement des infrastructures portuaires au Kazakhstan et au Turkménistan, et la multiplication d’accords douaniers visant à fluidifier le transit régional. Levystone montre que la guerre en Ukraine agit comme un « multiplicateur » de ces dynamiques, en accélérant la convergence d’intérêts entre Ankara et les capitales centrasiatiques [14] . Toutefois, ce renforcement du rôle turc ne signifie pas l’émergence d’un leadership régional hégémonique : les États centrasiatiques continuent de pratiquer des stratégies multivectorielles et évitent de dépendre d’un seul partenaire, y compris de la Turquie. La Turquie s’insère dans cette dynamique non pas en remplacement de Moscou, mais comme puissance « additionnelle », crédible politiquement et présente militairement dans l’environnement post-soviétique, notamment après la victoire azerbaïdjanaise dans la guerre du Haut-Karabakh en 2020 où l’appui militaire turc, y compris via les drones Bayraktar TB2 a symboliquement renforcé son statut d’acteur opérationnel [15] . Cette séquence renforce son attractivité en Asie centrale, d’autant que les États de la région cherchent à éviter une dépendance excessive à l’égard de Moscou. Le Kazakhstan, par exemple, multiplie depuis 2022 les consultations politiques de haut niveau avec Ankara et accélère la coopération dans les domaines militaire et logistique. Cette diversification s’inscrit dans une tendance lourde : la volonté des États centrasiatiques de multiplier les partenaires afin de préserver leur souveraineté. La Turquie occupe une position particulière : elle n’est pas une puissance frontalière de l’Asie centrale, n’a pas exercé de domination coloniale, et ne possède pas l’ambition, ni les capacités, d’imposer un ordre régional. Cette absence de prétention hégémonique constitue un atout majeur car elle permet à la Turquie d’être perçue comme une puissance « acceptable », susceptible d’apporter des bénéfices économiques, culturels ou sécuritaires sans menace sur la souveraineté [16] . II.2. La consolidation politique et symbolique : OET, ouverture européenne et diplomatie culturelle renouvelée La création en 2009 du Conseil de coopération des États turcophones marque une première étape dans l’institutionnalisation de la coopération interturcique. Mais c’est surtout la transformation de cette structure en Organisation des États turciques (OET), à l’occasion du sommet d’Istanbul de novembre 2021, qui signale une montée en gamme politique du dispositif. Cette réforme intervient dans un contexte où les États d’Asie centrale cherchent à diversifier leurs partenariats et à profiter de la relative érosion de l’influence russe depuis 2014, puis plus encore depuis 2022. L’OET formalise ainsi un ensemble d’initiatives – coopération économique, connectivité, transport, éducation, sécurité non militaire – tout en maintenant un périmètre prudent, conforme aux sensibilités centrasiatiques face à toute logique intégrative trop prescriptive. Un développement notable est l’intégration de la Hongrie comme membre observateur en 2018. Ce choix, qui peut sembler paradoxal pour un État non turcophone, s’explique par une convergence d’intérêts : Viktor Orbán revendique un héritage historique supposément lié aux peuples turciques et développe une politique d’ouverture vers l’Est. Cette présence européenne dans l’OET a une portée symbolique forte. Elle confère à l’organisation une dimension extra-eurasienne et renforce sa visibilité internationale, tout en signalant que la coopération turcique ne se réduit pas à une géographie strictement linguistique. Pour Ankara, c’est une manière non seulement d’élargir son réseau d’alliances. Enfin, l’ensemble de ces initiatives contribue à renforcer la dimension symbolique du référentiel turcique. L’OET, la présence hongroise, la recomposition du champ éducatif et l’activisme religieux participent d’une même dynamique : stabiliser les instruments qui permettent à la Turquie d’articuler identité, diplomatie et projection de puissance. Pour autant, cette consolidation demeure prudente et largement conditionnée par l’acceptation centrasiatique, qui continue de rejeter toute forme de leadership turc trop affirmé. C’est donc un équilibre subtil qui se construit, entre ambition identitaire turque et vigilance souverainiste des États de la région. III. Les limites, contradictions et perspectives de la stratégie turque en Asie centrale III.1. Une diplomatie partiellement contrainte par les réalités politiques internes en Turquie L’évolution de la politique turque en Asie centrale depuis les années 2000 ne peut être comprise sans tenir compte des transformations internes du champ politique turc. En effet, la trajectoire de l’AKP, la redéfinition du rapport de la Turquie à l’Occident et la recomposition du paysage institutionnel national ont directement influencé la manière dont Ankara mobilise, réinterprète ou au contraire tempère les références à la turcité dans sa diplomatie. L’échec de l’Ouest, solution vers l’Est L’un des premiers éléments structurants réside dans la volonté, formulée dès les années 2000, d’inscrire la politique étrangère dans un récit national renouvelé. Le blocage du processus d’adhésion à l’Union européenne, combiné aux évolutions régionales post-2010, a eu pour effet de renforcer l’intérêt turc pour les espaces eurasiens. La politique centrasiatique s’inscrit ainsi dans un mouvement plus large de diversification diplomatique, sans pour autant constituer une rupture radicale : elle apparaît comme une réponse pragmatique à l’incertitude stratégique croissante, en particulier après 2016. Le tournant « eurasiste » observé dans les discours politiques et certains segments de l’appareil d’État ne doit cependant pas être interprété comme une translation idéologique totale, mais plutôt comme l’activation d’un registre alternatif de légitimation dans un contexte de tensions récurrentes avec les partenaires euro-atlantiques [17] . L’économie turque dictant la diplomatie Un autre facteur réside dans les impératifs économiques intérieurs. La politique a toujours été étroitement liée à des considérations économiques, qu’il s’agisse de l’accès à de nouveaux marchés, de l’ouverture de routes énergétiques ou du développement d’un environnement favorable aux entreprises turques. Dans les années 2010-2020, cette dimension s’intensifie sous l’effet de la dégradation de la conjoncture intérieure. La Turquie, confrontée à une instabilité macroéconomique durable, se tourne vers l’Asie centrale non seulement pour des raisons de prestige ou d’influence, mais également pour obtenir des relais de commerce, d’investissement et de coopération logistique. Cette dynamique contribue à expliquer les arbitrages prudents, notamment vis-à-vis de la Chine : ainsi que le souligne Levystone, Pékin apparaît comme un partenaire indispensable dans plusieurs secteurs, ce qui conduit Ankara à calibrer son discours identitaire et à éviter les confrontations frontales. Ces contraintes internes n’entravent pas la projection turque, mais elles en déterminent les marges de manœuvre. Elles éclairent également les ambivalences de la politique turque vis-à-vis des enjeux sensibles, tels que la question ouïghoure , où les considérations économiques et diplomatiques internes priment fréquemment sur les affinités identitaires. La politique centrasiatique constitue ainsi un espace où se rencontrent des impératifs internes (stabilité, croissance, légitimation politique) et des ambitions externes (visibilité, influence, diversification), dans un équilibre qui reste mouvant et dépendant des évolutions du contexte domestique. III.2. Les calculs stratégiques des États centrasiatiques : diversification et prudence de la Turquie face à la Chine L’un des traits les plus marquants de la diplomatie centrasiatique contemporaine est la capacité des cinq républiques à adopter des stratégies dites multivectorielles, guidées par une maximisation de l’autonomie stratégique plutôt que par une adhésion idéologique à un quelconque projet pan-national. Cette logique, déjà visible dès les années 1990, s’est nettement affirmée depuis la décennie 2010, en particulier au Kazakhstan et en Ouzbékistan¹. Ces Etats conçoivent leurs relations avec la Turquie comme un instrument permettant d’« élargir leur marge de manœuvre » dans un environnement dominé par la Russie et la Chine. Dans cette perspective, Ankara apparaît moins comme un « grand frère » que comme un partenaire utile et non menaçant. Les priorités nationales des Etats centrasiatiques Le Kazakhstan, depuis Noursoultan Nazarbaïev puis sous Kassym-Jomart Tokaïev, demeure l’architecte le plus accompli de cette stratégie. Astana valorise la relation avec Ankara dans le cadre d’un schéma triangulaire dans lequel la Turquie sert de contrepoids limité à Moscou sans remettre en cause les ancrages structurels du pays dans l’Union économique eurasiatique (UEEA) et l’Organisation du traité de sécurité collective (OTSC). L’Ouzbékistan de Chavkat Mirzioïev, engagé depuis 2016 dans une politique d’ouverture, accorde également un rôle renforcé à la Turquie, particulièrement dans les domaines économique, éducatif et sécuritaire. Cette coopération renouvelée répond à des intérêts pragmatiques : attirer les investissements, moderniser l’administration publique, diversifier les flux commerciaux, consolider la sécurité frontalière avec l’Afghanistan. Dans les deux cas, la Turquie devient un partenaire « global mais non intrusif », pouvant fournir technologie, infrastructures, formation, sans exiger, contrairement à la Russie ou à la Chine, un alignement politique systématique. Cette caractéristique constitue le principal atout d’Ankara, mais en révèle aussi les limites : son influence dépend moins de son agenda que des calculs des États centrasiatiques eux-mêmes. 2016 et l’affaiblissement des établissements La consolidation politique de l’ensemble turcique va de pair avec une reconfiguration de l’influence culturelle, notamment après la rupture entre le gouvernement turc et le mouvement Gülen en 2016. Jusqu’alors, les écoles gülenistes constituaient l’un des principaux instruments d’influence turque en Asie centrale, en particulier au Kazakhstan, au Kirghizstan et au Tadjikistan. Leur mise sous contrôle, puis leur fermeture progressive, ont obligé Ankara à reconstruire son dispositif éducatif. La Fondation Maarif, créée en 2016 pour reprendre et remplacer ces réseaux, devient ainsi un acteur central. Cette institutionnalisation renforce la présence directe de l’État turc dans un domaine autrefois dominé par des acteurs privés ou semi-étatiques. Les États centrasiatiques, soucieux d’éviter tout risque de déstabilisation interne associé au mouvement Gülen, ont globalement facilité ce transfert, même si la transition a été plus lente dans certains pays comme le Kirghizstan. La question ouïghoure Cette instrumentalisation de la Turquie se manifeste aussi dans le jeu avec la Chine. Les capitales centrasiatiques utilisent la Turquie comme une alternative symbolique, notamment sur la question ouïghoure, tout en maintenant leurs relations étroites avec Pékin, indispensable à leurs économies. Après une période de dénonciation publique dans les années 2009-2010, Ankara s’est progressivement alignée sur les attentes chinoises : contrôle accru des mobilisations ouïghoures sur son territoire, coopération policière, et discours minimisant la répression au Xinjiang. Cette évolution tient à la dépendance économique croissante envers la Chine et à l’importance stratégique du corridor centre-asiatique pour les projets de connectivité turcs. Elle révèle la primauté des impératifs diplomatiques sur les solidarités identitaires [18] alors même que la défense de la minorité turcophone ouïghoure représente un enjeu de cohérence pour la Turquie, censée incarner la solidarité du « monde turc ». Ainsi, les qualificatifs tels que « quasi-génocide » utilisés par Recep Tayyip Erdoğan sont remplacés par la publication d’une déclaration officielle qualifiant la politique chinoise de « honte pour l’humanité » , perdant en crédibilité et en force de dénonciation. Aussi, à l’été 2019 le pouvoir turc a décidé de renvoyer des milliers de migrants clandestins [19] . En définitive, loin d’être les destinataires passifs d’un projet turc, les États centrasiatiques apparaissent comme les véritables maîtres du jeu. Ils utilisent Ankara pour accroître leur marge stratégique, tout en évitant tout alignement idéologique. La Turquie bénéficie certes d’une visibilité accrue dans la région, mais son influence reste conditionnée par la capacité des pays centrasiatiques à maintenir leur équilibre entre Moscou, Pékin et Ankara. Cette réalité nuance fortement toute lecture téléologique d’un « retour » turc en Asie centrale : ce sont les États de la région, plus que la Turquie, qui déterminent le rythme et la portée de la coopération turcique. III.3. Une nouvelle place pour la Turquie sur la scène internationale ? La mobilisation des Etats turciques pour Gaza Depuis 2023-2024, la politique étrangère de la Turquie connaît une inflexion qui ne peut être comprise qu’en l’inscrivant dans une recomposition plus large de son positionnement international. Dans le contexte du conflit à Gaza, Ankara s’est affirmée parmi les acteurs musulman les plus vocaux en dénonçant la politique israélienne, allant jusqu’à qualifier les opérations militaires dans la bande de Gaza de « crimes de guerre » et en appelant à une « coalition globale pour la paix » selon les termes employés par le président Erdoğan. Cette posture lui permet de se présenter comme le champion du « monde musulman » face à l’inaction des puissances arabes traditionnelles et à la perte de crédibilité des acteurs occidentaux dans la région. La Turquie mobilise ainsi son capital symbolique pour réaffirmer son autonomie stratégique vis-à-vis de Washington et de Bruxelles, dans un contexte où les tensions avec Israël lui offrent une visibilité diplomatique renouvelée au Moyen-Orient. Le ministre des Affaires étrangères turc, Hakan Fidan, a donc ainsi appelé toutes les nations turciques à l’unité, pour dénoncer les « atrocités israéliennes » dans la bande de Gaza [20] . La Turquie et l’Azerbaïdjan L’implication turc de la Turquie dans le Haut-Karabagh en soutien à l’Azerbaïdjan s’inscrit dans le panturquisme. Le président Erdogan a multiplié les déclarations de soutien à son « frère » azerbaïdjanais au nom du principe « deux Etats, une nation » (“ Bir millet, iki devlet ’’). Ainsi, la Turquie se présente comme une puissance régionale par le biais de son secteur militaire, notamment ses drones [21] . Cette stratégie n’est pas sans lien avec son positionnement en Asie. La Turquie joue un rôle actif dans les discussions régionales concernant l’Afghanistan également, notamment via le Processus d’Istanbul ; mais surtout la TIKA, présente à Kaboul, Hérat et Mazar-e-Charif, qui fournit une aide humanitaire tout en assurant la sécurité de l’aéroport international de Kaboul et en menant des projets d’infrastructures, dont un barrage hydro-électrique dans la province de Helmand. Même si la Turquie ne participe ni au Format de Moscou ni à l’Organisation de coopération de Shanghai, elle demeure un acteur actif en Afghanistan et sert même, du fait de son appartenance à l’OTAN, de « courroie de transmission » entre les talibans et les États-Unis dans un contexte de fortes tensions entre Washington et les puissances régionales. Cette capacité d’intermédiation donne à Ankara une valeur ajoutée spécifique que les républiques centrasiatiques regardent avec attention. Enfin, Levystone rappelle une limite structurelle : malgré ces avancées, la Turquie n’est pas encore perçue par les élites régionales comme un fournisseur de sécurité équivalent à la Russie. L’appel de Tokaïev à l’OTSC pour rétablir l’ordre lors des émeutes de janvier 2022 illustre cette persistance du réflexe sécuritaire pro-russe. Toutefois, la montée en puissance turque, combinée à l’affaiblissement relatif de Moscou et à la méfiance croissante des Centrasiatiques vis-à-vis de la Russie, ouvre un espace inédit où Ankara peut progressivement s’imposer comme un partenaire sécuritaire de second cercle, mais de plus en plus incontournable. Conclusion La trajectoire de la politique turque en Asie centrale, telle qu’elle se dessine depuis les indépendances de 1991 jusqu’aux recompositions consécutives à la guerre en Ukraine, apparaît ainsi comme le produit d’un enchevêtrement d’héritages idéologiques, de dispositifs d’influence et de contraintes géopolitiques. Dans un premier temps, la mobilisation du panturquisme et de la référence à une « aire turque » a permis à Ankara de donner un cadre symbolique à sa redécouverte de l’Asie centrale, en s’appuyant sur un ensemble d’instruments culturels, éducatifs et religieux (réseaux scolaires, fondations, Diyanet, universités bilatérales). Cette phase n’a toutefois pas débouché sur un projet d’unification politique : elle a plutôt posé les bases d’un soft power turc structuré autour de la formation des élites, de la diffusion de la langue et de l’islam turc, et d’une présence institutionnelle modeste mais durable. À partir des années 2000, puis plus nettement dans la décennie 2010, la Turquie a progressivement réinscrit cette matrice identitaire dans une stratégie de puissance davantage assumée. La montée en puissance des corridors énergétiques et logistiques (BTC, TANAP, Orta koridor ), l’institutionnalisation de la coopération turcique via l’OET, le rôle joué dans la victoire azerbaïdjanaise au Haut-Karabakh ou encore l’engagement en Afghanistan ont renforcé la visibilité d’Ankara comme acteur géoéconomique et sécuritaire de second rang en Asie centrale. Dans le même temps, la diplomatie turque a cherché à capitaliser sur son positionnement dans d’autres crises régionales – en particulier Gaza – pour se présenter comme une puissance musulmane autonome, capable de combiner registre identitaire et projection militaire. L’articulation entre ces différents espaces (Caucase, Moyen-Orient, Asie centrale) a contribué à forger l’image d’une Turquie « pivot eurasien », jouant des rivalités entre Moscou, Pékin, Washington et les capitales centrasiatiques. Cependant, l’examen des limites et contradictions de cette stratégie invite à relativiser l’idée d’un leadership turc consolidé en Asie centrale. D’une part, le panturquisme contemporain ne se manifeste plus comme un projet politique structurant, mais comme un référentiel discursif flexible, activé ou mis en retrait en fonction des impératifs économiques et diplomatiques – comme l’illustre l’attitude d’Ankara vis-à-vis de la question ouïghoure ou la prudence affichée à l’égard de la Chine. D’autre part, les États centrasiatiques demeurent les véritables maîtres du jeu : en pratiquant des politiques multivectorielles, ils utilisent la Turquie comme un partenaire utile, parfois comme contrepoids symbolique à la Russie et à la Chine, mais refusent toute forme de tutelle et continuent de considérer Moscou comme le principal fournisseur de sécurité. Quant aux contraintes internes de la Turquie (fragilités économiques, usage interne du registre eurasiste, recompositions autoritaires), elles limitent sa capacité à transformer capital symbolique et succès ponctuels en hégémonie durable. Au terme de cette analyse, il apparaît que la Turquie mobilise bien la référence à l’identité turcique comme un instrument de sa politique en Asie centrale, mais dans un cadre où la realpolitik l’emporte sur les solidarités idéologiques. Loin d’annoncer l’avènement d’un « monde turc » politiquement intégré, le panturquisme fonctionne comme une grammaire d’influence permettant à Ankara de se positionner dans un environnement eurasiatique de plus en plus concurrentiel, sans remettre en cause l’autonomie stratégique des régimes centrasiatiques. La Turquie se dessine ainsi moins comme une puissance dominante que comme un acteur intermédiaire, capable de saisir les opportunités ouvertes par la crise de l’ordre russo-centré, mais dont la place future dépendra autant de ses propres choix internes que des arbitrages, toujours prudents, des États d’Asie centrale. En définitive, le panturquisme contemporain apparaît comme un instrument discursif polyvalent mais limité dans ses effets concrets. Il facilite la mise en scène d’une communauté turcique élargie, mais demeure subordonné aux logiques de puissance, aux impératifs économiques et aux stratégies propres des États centrasiatiques. Cette ambivalence structurelle explique que la Turquie se soit imposée comme un acteur important dans la région, sans toutefois parvenir à transformer la solidarité turcique en projet politique unifié. [1] Burcu Gültekin‑Punsmann, « Les perceptions du monde postsoviétique en Turquie », Anatoli , vol. 2, 2011, [En ligne], p.293-310. [2] (« Unité dans la langue, dans les idées, au travail » travail est à comprendre au sens des projets communs). [3] Bayram Balcı, Ahmet Salı Bıçakçı, « Panturquisme : vie et mort d’une idéologie », dans : La Turquie en Asie centrale , IFEA, 2001. p.15-22. [4] Op. cit . Gültekin‑Punsmann, p.293. [5] Ibid . p.306. [6] Bertrand Buchwalter, « Les sommets de 1992 et de 1994 », dans : La Turquie en Asie centrale (1991-2000) , Istanbul, IFEA, 2001, p. 23-27. [7] Op. cit . Balcı, p. 304. [8] Bayram Balcı, « TIKA : une agence turque de coopération et de développement en Asie centrale », dans : La Turquie en Asie centrale , 2001, p. 93. [9] Op. cit. Balcı. p. 310. [10] Hayriye Kahveci, Işık Kuşçu Bonnenfant. “Turkish Foreign Policy Towards Central Asia: An Unfolding of Regionalism and Soft Power”. All Azimuth: A Journal of Foreign Policy and Peace , n°2, 2023, [en ligne]. p. 214. [11] Op. cit. Burcu Gültekin‑Punsmann, p. 297-299. [12] Michaël Levystone, « Outils, perspectives et limites du partenariat turco-centrasiatique », Confluences Méditerranée , 2023/1 n°124, p. 117-119. [13] Ibid . p.120-122. [14] Ibid . p.123-124. [15] Ibid . p.121. [16] Op. cit. Kahveci, Bonnenfant, p. 196-200. [17] Op. cit. Levystone, p.118 [18] Human Rights Watch, “Protected No More, Uyghurs in Türkiye”, 2025, [en ligne]. [19] Bayram Balcı, « L’embarras de la Turquie face au drame ouïghour », Orient XXI , 2019, [en ligne]. [20] Jean David Mihamle, « Le MAE turc plaide pour une unité des États turciques contre les “abus” d’Israël à Gaza », TRT , 2024, [en ligne]. [21] Manyl Abbas-Terki, Yahia Adnassy, Marguerite Metral, Alp Turgut, « Le Haut-Karabagh au cœur du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan », Entre les lignes , 2025, [en ligne]. annexes disponibles dans le PDF téléchargeable ci-dessus
- Le traitement médiatique du conflit israélo-palestinien en France
Télécharger le PDF ci-dessous : Depuis le 7 octobre 2023, la couverture du conflit israélo-palestinien qu’on retrouve actuellement sous le nom de « guerre Israël-Hamas » dans les médias est prédominant. Le conflit existe depuis sept décennies déjà, mais le traitement médiatique du sujet n’a jamaisautant été contesté. L’avant 7 octobre – un conflit sans histoire La revue des médias de l’INA le rappelle, « Avant l’attaque du Hamas, le conflit israélo-palestinien avait presque disparu des JT ». Le présentisme des médias fait défaut à la compréhension du conflit et fait l’objet d’un défaut de traitement médiatique. Du 1er janvier au 6 octobre, France 2 accorde 33 secondes de temps de parole aux Palestiniens. L’ Acrimed reprend un terme qu’il évoquait dès 2021, le « syndrome de Tom et Jerry » pour désigner l’absence de contexte et de cadre pour la réflexion du spectateur sur le conflit. Le cadrage même du conflit titré « Israël-Hamas » dans les médias, déshistoricise le conflit israélo-palestinien. Des moyens efficaces pour imposer un récit « Rien n’est plus monstrueux que de vouloir expliquer la barbarie ». déclarait Raphaël Enthoven sur Europe 1 le 10 octobre 2023. La première réaction des médias était de condamner l’attaque terroriste du Hamas et imposer le récit israélien. Les qualificatifs de « combattants » du Hamas ont très rapidement laissé place aux termes de « barbares » et « terroristes » ; lorsqu’Adeline François, présentatrice de l’émission 7 minutes sur BFM TV cite que l’armée israélienne a « retrouvé » (pas tuer) 1500 corps de soldats/combattants du Hamas, le porte-parole de Tsahal Olivier Rafowicz la reprend : « On n'a pas dit des combattants du Hamas. Quelqu'un qui tue des enfants, qui décapitent des femmes, c'est pas un combattant, c'est un assassin et un meurtrie r ». LinkedIn , Julien Bahloul, août 2022 Ces récits se sont facilement imposés en France, notamment sur le plateau de BFM TV , dirigé à l’époque par Patrick Drahi, détenteur également d’ i24news , chaîne d’information présenté par Drahi comme ouvertement sioniste et critiquée pour ses prises de positions. Les bureaux d’ i24news à Paris sont à côté de celles de BFM TV [1] et facilitent l’échange d’intervenants et experts comme Julien Bahloul, journaliste à i24news , invité sur les plateaux de BFM , tantôt comme spécialiste de la société israélienne et tantôt comme simple résidant de Tel-Aviv. BFM oublie (toujours) de rappeler que Julien Bahloul est un ancien porte-parole et ex-community manager de Tsahal. Ce dernier s’applique à comparer le 7 octobre aux attentats de Paris, la société française pouvant alors s’identifier à son récit des horreurs dont a été victime Israël. Le cadrage justifiant la « riposte » BFM , France Culture , Ouest France , TF1 , tous titrent la « riposte d’Israël » pour désigner les actions d’Israël dans la bande de Gaza dès le 9 octobre 2023. Le champ lexical est celui des « représailles », « contre-offensive », « réplique ». Encore le 9 février 2024 on entendait à France Info « Israël intensifie ses frappes sur Rafah en riposte aux attentats du Hamas le 7 octobre dernier ». L’invisibilité des Palestiniens « Pour défendre la paix il faut d’abord reconnaître qu’une vie vaut une vie ». La tribune publiée dans le journal Le Monde dénonçait dès le 16 octobre 2023 le deux poids deux mesures chez les politiques et dans le traitement médiatique. Bertrand Badie, signataire de cette tribune, évoque chez Mediapart le 19 octobre 2023 dans l’émission « à l’air libre » avoir eu du mal à trouver dans les médias français des images ou des récits qui permettraient aux spectateurs de partager également la douleur des Palestiniens. Les images des débris et ruines de la bande de Gaza ne laissent pas paraître les visages et récits des victimes. Quant à la médiatisation, celle-ci recule drastiquement. Acrimed , Israël-Palestine, le 7 octobre et après (3) : invisibilisation de Gaza et déshumanisation des Palestiniens Une partie des médias expliquent cette invisibilité par l’intérêt des Français pour le sujet : « Historiquement, 20 Minutes a toujours été présent sur l’actualité internationale. Dès le début des conflits, nous avons ouvert des lives pour permettre à nos lecteurs d’avoir accès à l’information en temps réel […] au fil du temps, le live Israël-Hamas est devenu répétitif et il y avait moins d’infos à transmettre. Nous avons donc arrêté le live le 12 janvier dernier ». explique la directrice de la rédaction de 20 Minutes, Fanny Annoot-Oualia. Cet argument est discutable à plusieurs égards. L’analyse de Google Trends met en évidence un intérêt toujours important pour la société française du conflit depuis l’hiver 2023. De plus, La revue des médias de l’ INA , relève que les téléspectateurs sont nombreux (deux fois qu’en temps de non-crise), autant que lors du COVID, à interpeller les médiateurs des groupes TF1 et France Télévisions. Il est reproché un « traitement orienté du conflit », ou encore une invisibilité des civils et même des otages, également victimes de cette guerre. Déshumanisation Le média The intercept fait une typologie des termes employés pour désigner le sort des neutres impliqués dans le conflit : The term “slaughter” was used by editors and reporters to describe the killing of Israelis versus Palestinians 60 to 1, and “massacre” was used to describe the killing of Israelis versus Palestinians 125 to 2. “Horrific” was used to describe the killing of Israelis versus Palestinians 36 to 4. Les grands absents de la télévision Celia Chirol, doctorante en sociologie, analyse du 8 au 14 janvier 2024 les JT de de TF1, de France 2 et de M6 pour voir le traitement médiatique des Palestiniens. Elle dénombre 29 secondes pour 20JT : 5 secondes sur TF1, 10 secondes sur M6 et 14 secondes pour France 2. Parallèlement, le 11 janvier, France 2 va diffuser un sujet sur le bombardement russe d'un hôtel en Ukraine. Il n'a fait aucun mort, mais la chaîne va s'y attarder pendant 3 minutes. Arrêt sur l’image a réitéré l’expérience de Célia Chirol, du 4 au 15 février 2024 en visionnant 46 JT de TF1 et de France 2 (30h d’antenne) et comptabilise 5 minutes pour les Gazaouis. La période couverte par Célia Chirol comprenait l’examen de la plainte inédite de l’Afrique du Sud contre Israël pour violation de la Convention pour la prévention et la répression du génocide par la Cour Pénale Internationale, absente également de tous ces JT français. A l’étranger, L’événement a été néanmoins diffusé sur CNN ou Fox News , la plaidoirie sud-africaine n'a pas été retransmise sur la BBC et SkyNews le 11 janvier. Mais celle d'Israël a fait l'objet d'une diffusion en direct sur les deux chaînes. Le manque de fixeurs et de journalistes sur le terrain est la raison la plus avancée par les JT pour expliquer le manque de couverture : « La couverture de Gaza par France 2 est rendue extrêmement complexe par l’absence de nos équipes du terrain. » explique Étienne Leenhardt, rédacteur en chef à France Télévisions . Igor Sahiri, journaliste pour BFM dénonce l’interdiction de Tsahal de laisser passer les journalistes pour des raisons de sécurité. Reporters sans frontières dénombrait en un an de conflit près de 130 morts de journalistes dans la bande de Gaza. Les politiques, arbitres du traitement médiatique Outre le porte-parole de Tsahal Olivier Ratowicz qui félicite BFM du traitement médiatique le 6 octobre 2024, le pouvoir israélien et la société civile font office de relais ou de censure. L’ambassade d’Israël et le Crif tentaient déjà en 2018 de censurer l’épisode du 11 octobre d’ Envoyé spécial. Gaza, une jeunesse estropiée . L’ambassade organisait même des projections des massacres du 7 octobre dans les différentes capitales du monde et Olivier Tesquet rapporte dans Télérama le 8 novembre 2023 que Naftali Bennett, ex-Premier ministre d’Israël, inquiet de voir les réseaux sociaux pallier le manque de contenu « propalestinien » dans les médias traditionnels, a annoncé partir en « tournée d’information politique » aux Etats-Unis où des projections privées y sont également prévues. Un traitement occidental ? Pascal Boniface, directeur de l’Iris , résume la couverture médiatique du conflit israélo-palestinien en quelques mots : « La France est dans le camp occidental, et Israël en fait partie ; et cela se voit sur le plan médiatique ». Chaque mot et chaque terme employé sont scrutés à la loupe, les acteurs de la propagande, des deux côtés, étant prompts à faire feu de tout bois. Il n’est pas étonnant de voir pour la première fois dans un grand format sur France 2 les victimes de Tsahal lorsque le conflit s’étend au Liban dont la société française se sent plus proche. Il n’est pas non plus anodin de voir ressurgir dans ce même grand format les termes de « frappes précises » pour qualifier les frappes de Tsahal, faisant écho aux frappes « chirurgicales » lors de la guerre en Irak alors qu’il n’est pas fait mention du carpet bombing ou que des tournures de phrases comme « des frappes se sont abattues » invisibilisent dès lors l’armée israélienne, auteure de ces frappes. Les alternatives Comme brièvement mentionné, les réseaux sociaux se font l’écho des voix palestiniennes. Canard réfractaire sur YouTube revient sur le traitement médiatique des violences autour des supporters du club sportif Maccabi Tel Aviv à Amsterdam, offrant plus de contexte que Sky News ou les médias français dont le récit évoluait à chaque heure. Sur Instagram, le compte @ Eyes_on_Palestine , la journaliste amatrice Bisan Owda ou d’autres civils palestiniens filment leur vie depuis le 7 octobre 2023. Des images que l’on ne voit pas à la télévision, que l’on ne mentionne pas dans les journaux, ni à la radio. Notes de bas de pages [1] Le journal Blast donnait un écho le 3 novembre 2023 aux alertes lancées par la rédaction de BFM contre une couverture « pro-israélienne » : ‘’La couverture du Proche-Orient […] a été transféré à i24’’.
- Le maintien de l’ordre en France : doctrine démocratique, enjeux sécuritaires et mise à l’épreuve des droits fondamentaux
Dans le cadre de deux stages réalisés respectivement à la ligue des droits de l'Homme et au ministère de l'Intérieur à la Direction centrale des compagnies républicaines de sécurité (sous-direction de l'inspection et de la réglementation) et de mon année d'étude en Master 1 Géopolitique et relations internationales, j'ai pu réaliser un mémoire sur le maintien de l'ordre en France et mettre en lumière la dualité des enjeux sécuritaires et de respect des droits fondamentaux. Celui-ci est téléchargeable ci-dessous. Résumé : Dans une démocratie libérale, le maintien de l’ordre public est l’un des points les plus sensibles de la mission régalienne de l'Etat de préserver l'ordre et celle d'assurer les droits fondamentaux. Longtemps pensé en France comme un instrument de régulation encadré par la légalité et la légitimité républicaine, il tend désormais à se recomposer autour d’impératifs sécuritaires, dans un contexte de conflictualité sociale accrue et de remise en cause du lien entre institutions et société. La doctrine française, fondée sur la centralisation, la dissuasion et une conception verticale de l’ordre public, semble montrer ses limites face à l’exigence croissante et évolutive de la société civile. Le premier constat établie le bouleversement que les mutations contemporaines du maintien de l’ordre provoquent sur l’équilibre fragile entre efficacité policière et respect des droits. Trois dimensions principales structurent cette recomposition. D’abord, une transformation des moyens et des outils : généralisation des armes de force intermédiaire (LBD 40, GLI-F4,GM2L), usage accru des drones, retour des blindés, montée en puissance de la surveillance et des techniques de dissuasion. Ces dispositifs, justifiés au nom d’une conflictualité plus mobile, plus violente et moins lisible, redéfinissent en profondeur les conditions d’intervention sur le terrain. Ensuite, un glissement progressif des doctrines et des pratiques, marqué par une hybridationdes fonctions judiciaires et administratives. L’interpellation préventive, la judiciarisation anticipée et les contrôles de masse modifient l’économie générale du droit à manifester. À ceslogiques s’ajoute une délégation croissante des missions de maintien de l’ordre à des unités non spécialisées (BAC, BRAV-M), souvent engagées dans un cadre flou, peu lisible pour les justiciables. Cette dilution de l’encadrement procédural contribue à une perte de lisibilité démocratique de l’action policière. Finalement, ces changements entraînent d'importantes tensions liées à la légitimité. Scepticisme citoyen, critiques institutionnelles, litiges européens, actions associatives : les manifestationsde résistance à l'ordre public se diversifient et prennent une tournure politique. L'article 11 de la Convention européenne des droits de l'homme sur le droit de manifester est mis à mal par l'augmentation des restrictions administratives, le recours excessif et disproportionné à la forceet les lacunes dans les dispositifs de contrôle. À l'inverse, les approches françaises secaractérisent par un éloignement grandissant des modèles européens axés sur la désescalade, le dialogue et la différenciation. Le modèle KFCD et les expériences des démocraties libérales européennes voisines illustrent une perspective différente de la gestion des foules, privilégiant plutôt la sauvegarde active de l'espace démocratique que l'atténuation des risques. L’enjeu est clair : il ne s’agit pas seulement d’adapter des doctrines ou d’optimiser des dispositifs, mais de réinterroger les fondements mêmes de la légitimité de l’usage de la force dans un régime démocratique. La réponse à cette interrogation engage le cœur du contrat social contemporain, entre sécurité, liberté et justice.
- Chypre, un pays divisé depuis plus de cinquante ans
Télécharger le PDF ci-dessous : Cette année nous observons la cinquantième année de séparation de l’île de Chypre en deux. Cette île de 9251km² est à la croisée des chemins, mais aussi des convoitises. La situation géographique et l’héritage historique de l’île méditerranéenne ont placé cette dernière dans un processus d’autodétermination à l’issue encore incertaine aujourd’hui. Indépendance, Enosis , Taksim , intégration à l’Union européenne et toujours cette « Ligne verte », véritable frontière terrestre pour une République insulaire. Il convient pour nous d’étudier, à partir de l’évolution de cette frontière et de ses aboutissants, les éléments formant la singularité de Chypre et de ses frontières. Dans quelles mesures l’île chypriote est-elle le théâtre des affrontements de différentes représentations de la frontière ? I - Une frontière par les Turcs, pour les Turcs ? 1. Une démarcation légitimée par l’ethnie AFP , Amir MAKAR : avec écrit : « Ne mutlu türküm diyene » - Comme il est heureux celui qui se dit Turc. C’est avec l’arrivée de l’armée turque en 1974 sur l’île au nom de la protection de la minorité turcophone musulmane que l’île se scinde en deux. L’accord de cessez-le-feu de l’ONU et la création de la zone tampon vont donner forme à la frontière comme ligne de front. Les échanges de populations vont accentuer la séparation des communautés dans les deux parties respectives de l’île. Ainsi, depuis cette période, on fait perdurer une séparation physique entre deux communautés, les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs qui cohabitaient auparavant. Encore aujourd’hui la présence turque est très visible. En plus de la population autochtone, la Turquie incite des colons anatoliens à s’installer dans la partie Nord de l’île qu’elle contrôle. En 1983, la République turque de Chypre du Nord (RTCN) est autoproclamée. Celle-ci ne bénéficie de la reconnaissance d’aucun autre Etat que la Turquie et plonge la partie nord dans un isolationnisme. L’armée occupe toujours 37% de l’île et aucun passage de l’autre côté de la frontière n’est possible. C’est au nord de Nicosie que la démonstration symbolique de la présence politique est la plus évidente. Deux drapeaux, d’une superficie égale à celle de stades de football dominent la ville et rappellent aux chypriotes grecs la présence du pouvoir politique de la communauté turcophone. L’un est visible le jour, l’autre s’éclaire la nuit, ainsi personne ne peut les ignorer car ils sont visibles de très loin 24 heures sur 24 et bien orientés vers le sud. 2. La domination d’un (grand) frère sur l’autre Puzzle pour enfants : Türkiye Haritası, Anatolian, 3793 La domination de la Turquie sur la RTCN n’est pas qu’économique ou politique. La représentation de la ligne Attila est le point central de la reconnaissance de la scission Nord Sud de l’île que met en avant la Turquie pour servir ses propres intérêts. Dans ce cadre-là, la Turquie s’inscrit dans une stratégie similaire à celle de la Russie avec les territoires ukrainiens. Des représentations cartographiques de la Turquie incluent dans son propre territoire la RTCN, ce qui lui permet de faire exister une frontière qui n’est pas visible ou contestée par l’Union européenne (UE) et la République de Chypre. II - Le chemin (difficile) du « debordering » 1. La présence onusienne – moteur ou frein de la réouverture ? Depuis l’invasion de 1974, la force de maintien de la paix de l’ONU (UNFICYP) forme une zone tampon entre l’occupant du Nord et le Sud. Philippe Achilléas revient sur la formation de la ligne verte représentée par la présence onusienne. Cette ligne discontinue serpente entre villages chypriotes grecs et chypriotes turcs. L’enclave de Kokkina/Erenköy à titre d’exemple est un héritage de ces combats de 1964 à 1974 entre Chypriotes grecs et Chypriotes turcs. Elle est inaccessible pour les civils du Sud il est nécessaire de la contourner ce qui rallonge les temps de trajets dans cette région. Ainsi, les trajets entre Pomos et Kato Pyrgos ou Dali et Atheniou (villages en République de Chypre) se voient rallongés par des détours dus à la zone tampon de l’UNFICYP s’étendant sur 3% de l’île. © Alexandra Novosseloff, 2021 Cette présence est parfois remise en question tant par la RTCN qui s’appuie sur la nécessité de consentement que nécessite cette mission de maintien de la paix de l’ONU selon le chapitre VI de la Charte, qui nécessite aujourd’hui dans les faits celui de l’unique Etat reconnu de l’île, la République de Chypre. Aussi, les manifestations devant le Ledra palace, QG de l’UNFICYP, avant et dès l’ouverture de la frontière le 23 avril 2003, sont le symbole d’une contestation contre cette présence qui est vue de certains comme un frein à l’ouverture, marquant la matérialité de la frontière. Cette frontière qui était jusque-là un no man’s land pour les civils des deux parts de l’île, voit depuis 2003 un premier élan de debordering . 2. L’élargissement de l’UE – première ouverture de la frontière Si l’ouverture de la frontière par la RTCN avait pour objectif de mettre en avant son aspect protecteur pour les populations turcophones du Nord, l’intégration de Chypre à l’ONU accentue les aspirations d’ouverture et de libre circulation. Le debordering est confirmé par les ouvertures progressives de nouveaux points de passage et checkpoints à l’instar de celui non loin de Lefka où l’on voit des célébrations et réjouissance de cette ouverture. Euronews , Chypre ouvre deux nouveaux points de passage Cette ouverture était auparavant inimaginable car la RTCN avait pour stratégie de marquer sa souveraineté par l’immobilisme et l’imperméabilité de sa frontière tandis que la République de Chypre interdisait son passage à sa population afin de ne pas légitimer le contrôle douanier opéré au niveau de la ligne verte. Le ministère de l’Europe et des affaires étrangères français informe les ressortissants français de la particularité de l’île où malgré son intégration totale à l’UE de jure , la juridiction de cette dernière s’étend de facto sur le territoire de la République de Chypre uniquement. Malgré la non-reconnaissance internationale qui interdit aux douaniers de la RTCN de tamponner les passeports des civils traversant la frontière, une pièce d’identité est obligatoire pour la passer, comme le montre le JT de TF1. 3. Une nouvelle route migratoire mettant en lumière les rapports à la frontière La proximité de Chypre à la côte méditerranéenne la rend, depuis son intégration à l’UE, un nouvel objectif pour les migrants. Certains tentent de traverser la mer depuis le Liban ou la Syrie, d’autres prennent l’avion depuis Istanbul pour se rendre directement sur l’île dans la partie Nord guère vigilante à ce sujet de l’immigration. La République de Chypre n’est également pas très regardante sur la question migratoire car la mise en place de contrôles à la frontière signifierait qu’elle reconnaîtrait son existence. Ainsi, la Ligne verte, à la différence des autres frontières extérieures, n’est pas une frontière anti-migration mais une frontière étatique pour la RTCN et « rien du tout » pour la République de Chypre qui reconnaît comme unique frontière la mer (outre les bases militaires britanniques). De nombreux camps de réfugiés comme celui de Pournara accueillent les migrants demandeurs d’asile. III – La mise en tourisme de la frontière 1. Une frontière figée dans le temps © Jérome Lageiste, 2011, Sacs de sable à Nicosie Dans leur article, Lageiste et Moullé mettent en avant les débris et barricades des frontières construites par les Chypriotes. Dans le JT de TF1 ou la photographie ci-contre, de nombreuses ruelles de Nicosie se terminent en impasse en raison des résidus des combats et oppositions dont la capitale de l’île conserve les traces, comme pour commémorer les dissensions ayant coulé tant de sang. 2. Un tourisme enracinant la frontière © Jérome Lageiste, 2011, ville fantôme de Varosia Dans la même idée que Lageiste et Moullé, ces restes de frontières sont source de tourisme note Marie Pouillès Garonzi. Il est mention ici d’une frontière comme attrait touristique selon Pierric Calenge qui attire un tourisme bien particulier : tourisme d’urbex ou thanatourisme. Il est fréquent de se voir proposer des attractions touristiques autour du franchissement de la zone tampon ou d’approcher la ville fantôme de Varosha/Maras par la mer sur un petit bateau de croisière. IV – La lutte des imaginaires de la frontière 1. Une frontière de mémoire Deux mémoires s’affrontent dans cette frontière de la Ligne verte. Si certaines représentations de partis nationalistes revendiquent le devoir de mémoire d’un peuple victime de persécutions, le village de Pyla, unique village intercommunautaire de l’île, situé dans la zone tampon même est un symbole d’espoir pour ces deux peuples qui auparavant cohabitaient. Chloé Emmanouilidis met en avant dans son article le caractère certes singulier mais admirable de ce village 2. Berlin épisode n°2 ? © Marie Pouillès Garonzi, 2018. Œuvre de street-art près de la Ligne Verte à Nicosie Sud, appelant à « détruire le mur » Nicosie est la dernière capitale d’Europe encore coupée en deux par un mur, ici la zone tampon de l’ONU formant la Ligne verte. Les références au mur de Berlin et un destin similaire marquent de nombreux esprits des locaux et associations comme Unite Cyprus now. Les tags, œuvres d’art, événements et même nom de restaurant vont dans ce sens d’une future réunion en construction. Conclusion La frontière de Chypre est une frontière tantôt souveraine d’un Etat selon une représentation turque, marquée d’intérêts économiques, stratégiques et culturels, tantôt un statut juridique nul, à ignorer, mais symbole d’une mémoire à commémorer. Le debordering progressif de la frontière, dont l’évolution est visible par sa matérialité n’est pas sans paradoxes et difficultés. Le tourisme et la reconnaissance inévitable d’un statut de frontière ont tendance à normaliser celle-ci et certains projets politiques à s’appuyer dessus. La réouverture progressive après la pandémie du Covid des points de passage fermés de 2021 à 2023 est le signe d’une frontière qui conserve encore aujourd’hui une marche vers une ouverture totale et pérenne encore lointaine mais non inatteignable. Bibliographie et annexes Disponibles au sein du fichier PDF ci-dessus.
- Le Haut-Karabagh au cœur du conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan
Télécharger le PDF ci-dessous : Auteurs : ABBAS TERKI Manyl, ADNASSY Yahia, METRAL Marguerite, TURGUT Alp Le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan autour du Haut-Karabagh est une des disputes territoriales les plus complexes et les plus anciennes du Caucase. Cette région, peuplée majoritairement d’Arméniens mais située à l'intérieur des frontières de l’Azerbaïdjan, est au cœur de tensions remontant à l’ère soviétique. Ainsi afin de mieux comprendre ce conflit nous nous poserons la problématique suivante : Dans quelles mesures le Haut karabagh est-il devenu le théâtre d’affrontements des intérêts stratégiques des puissances régionales, synonyme d’échec pour les instances internationales garantes de la sécurité et de la paix ? I. Héritages historiques et tensions persistantes : A. Le Haut-Karabagh : un territoire disputé Le Haut-Karabagh, région montagneuse située au sud-ouest de l’Azerbaïdjan, incarne les rivalités entre Arméniens et Azerbaïdjanais, exacerbées par des siècles de contrôle perse, ottoman et russe. Majoritairement peuplé d’Arméniens orthodoxes, le territoire a également abrité une mosaïque ethnique, incluant des Azéris chiites. Ces tensions se sont cristallisées au XIXᵉ siècle avec l’annexion russe et la réinstallation massive d’Arméniens, accentuant les clivages avec les Azéris. En 1921, sous Staline, le Haut-Karabagh, bien que peuplé à 94 % d’Arméniens, fut intégré à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan avec un statut d’autonomie [ 1 ] . La politique soviétique du “ divide and rule ” visait à diviser pour mieux régner, maintenant une paix précaire mais nourrissant des tensions latentes [ 2 ] . Les Arméniens du Karabagh dénonçaient des politiques de colonisation azérie et d’expulsions. Ces tensions refirent surface avec la chute de l’URSS. B. Conflits récents : de la guerre des années 1990 à aujourd’hui Effondrement de l’URSS et première guerre (1988-1994) Les réformes de Gorbatchev ( glasnost et perestroïka ) permirent l’émergence de mouvements nationalistes. En 1988, les Arméniens du Karabagh revendiquèrent leur rattachement à l’Arménie, perçu comme une menace par l’Azerbaïdjan. Après l’effondrement soviétique, la région proclama son indépendance en 1991, déclenchant une guerre sanglante (1992-1994). Malgré des forces limitées, l’Arménie, soutenue par sa diaspora, triompha grâce à une meilleure stratégie et au terrain montagneux. Les Arméniens contrôlèrent non seulement le Haut-Karabagh, mais aussi sept districts adjacents, provoquant le déplacement de centaines de milliers d’Azéris. En 1994, un cessez-le-feu négocié par la Russie laissa le conflit gelé, mais la militarisation progressive de l’Azerbaïdjan prépara de nouvelles hostilités. Seconde guerre (2020) : Entre 1994 et 2020, l’Azerbaïdjan investit massivement dans sa défense, notamment grâce à ses revenus pétroliers. En 2020, son budget militaire (2,3 milliards de dollars) dépassait largement celui de l’Arménie (634 millions[ 3 ]). L’Azerbaïdjan bénéficia aussi d’alliances stratégiques avec la Turquie et Israël, acquérant des drones et des systèmes d’artillerie modernes. En septembre 2020, l’Azerbaïdjan lança une offensive décisive. L’usage intensif de drones permit de surmonter les défenses arméniennes. Après 44 jours de combats, le cessez-le-feu négocié par la Russie permit à l’Azerbaïdjan de récupérer des territoires stratégiques, dont la ville clé de Choucha, infligeant une défaite majeure à l’Arménie. Nouvelle escalade en 2023 : Après 2020, l’Azerbaïdjan poursuivit sa stratégie militaire. Entre décembre 2022 et septembre 2023, un blocus du corridor de Latchine isola le Haut-Karabagh, provoquant une crise humanitaire. En septembre 2023, une offensive azérie entraîna la dépopulation massive des Arméniens, qualifiée de nettoyage ethnique par de nombreux observateurs. Affaiblie par la défaite de 2020 et diplomatiquement isolée, l’Arménie ne put répondre. La Russie, accaparée par la guerre en Ukraine, laissa la Turquie et l’Azerbaïdjan accroître leur influence dans la région. II. Un conflit régional sous influence globale A. Russie : le rôle d’un arbitre ambigu Lien historiques et stratégiques entre la Russie et l’Arménie : Après l’effondrement de l’URSS, l’Arménie nouvellement indépendante, décide de se tourner vers la Russie pour garantir sa sécurité dans la région. Cette alliance a été renforcée par des accords stratégiques comme l’adhésion de l’Arménie à l’OTSC qui regroupe des républiques fraîchement indépendantes, s’assurant de bénéficier d’une protection Russe pour perdurer. Cette idée s’illustre également par la présence de bases militaires russes en Arménie telles que celle de Gyumri. Après la victoire arménienne de 1994 contre l’Azerbaïdjan, ayant permis à l’Arménie de reprendre une grande partie du Haut-Karabakh, les liens avec la Russie sont devenus cruciaux. Les Arméniens considéraient Moscou comme un protecteur indispensable face aux potentielles ambitions de l’Azerbaïdjan de reprendre ce territoire. Ainsi, durant cette période, la Russie a joué un rôle clé en fournissant un soutien militaire et diplomatique à Erevan, ce qui a permis à l’Arménie de maintenir sa position dans le Haut-Karabakh. Néanmoins, cette dépendance a également été un point de vulnérabilité. Durant toute cette période, l’Arménie ne s’est reposée que sur cet appui Russe au lieu de diversifier ses alliances et de renforcer sa capacité de défense de manière autonome. Ce choix stratégique a fini par peser lourd lorsque les dynamiques géopolitiques ont évolué. Les relations pragmatiques avec l'Azerbaïdjan : énergie et diplomatie : En parallèle de ses liens avec l’Arménie, la Russie a adopté une approche pragmatique vis-à-vis de l’Azerbaïdjan. Riche en hydrocarbures, l’Azerbaïdjan représente pour Moscou un partenaire économique crucial. En cultivant des liens avec Bakou, Moscou s’est assurée de maintenir son influence dans le Caucase tout en évitant que l’Azerbaïdjan ne bascule complètement dans le camp occidental ou turc. Cette double stratégie illustre les intérêts conflictuels de la Russie qui cherche à préserver un équilibre dans la région pour maximiser son contrôle. Dégradation relations russo-arménienne impacté par la révolution de 2018 : Par la suite, un tournant décisif dans les relations entre la Russie et l’Arménie s’est produit en 2018 avec l’arrivée au pouvoir de Nikol Pachinian. Ayant bénéficié d’un financement important de la part d’organisations occidentales, cette montée au pouvoir a entrainé un refroidissement notable des relations avec Moscou. Voyant son influence diminuer, la Russie a choisi de s’éloigner de l’Arménie et de renforcer ses liens avec des acteurs rivaux comme la Turquie et l’Azerbaïdjan. Ce revirement s’est alors fait au détriment de l’Arstsakh, avec une Arménie isolée sur la scène internationale, sans le soutien ferme de son allié traditionnel. B. La Turquie : un allié indéfectible de l’Azerbaïdjan La Turquie a fermé unilatéralement ses frontières avec l’Arménie depuis 1993 en conditionnant la normalisation de ses relations avec Erevan à un retrait des forces arméniennes du Karabakh. En 2020, les armées turque et azérie menaient des exercices militaires dans la région du Nakhitchevan, enclave azérie aux abords du Haut-Karabakh. Lors de la 2ème guerre du Haut-Karabakh, la Turquie envoie également du matériel et des formateurs militaires ou encore des opérateurs de drones, ces derniers jouent un rôle notable dans cette guerre. Lors de cette guerre, l’Azerbaïdjan prenait soin d’éviter de frapper le territoire de la république d’Arménie, afin d’éviter toute représaille de la part de la Russie. Aussi, l’armée azérie était soutenue aussi par plusieurs milliers de mercenaires libyens ou syriens proturcs, qui transitaient par Gaziantep en Turquie avant de rejoindre le territoire azerbaïdjanais[ 4 ]. L’implication turc s’inscrit dans le panturquisme. Le président Erdogan a multiplié les déclarations de soutien à son « frère » azerbaïdjanais au nom du principe « deux Etats, une nation ». Ankara se réjouit également d’avoir obtenu de Bakou la création d’un couloir via le territoire arménien reliant l’Azerbaïdjan au Nakhitchevan, frontalier de la Turquie, accomplissant ainsi le rêve panturc d’obtenir une continuité géographique du Bosphore à l’Asie centrale qu’ils ont baptisé “corridor de Zangezur”. Ils prévoient également un gazoduc de 85 km entre l'est de la Turquie et le Nakhitchevan et la construction d'un complexe militaire. La Turquie participe pour la première fois depuis sa création au règlement d’un conflit dans le Caucase du Sud et élargit ainsi son influence sur son pourtour. Sur instruction du président Erdogan, le Parlement turc s’est prononcé en faveur de l’envoi pour un an d’un contingent de la paix en Azerbaïdjan et souhaiterait obtenir la création d’un centre indépendant d’observation de la paix sur le territoire azerbaïdjanais– sans préciser exactement où– ce qui constitue une lecture unilatérale de l’accord de cessez-le-feu. Cet appétit suscite de fortes inquiétudes en Russie et en Occident. C. Les positions et l’influence de l’UE, des États Unis, Israël et l’Iran dans ce conflit UE et ses ambitions énergétiques : Lors des attaques de l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabakh en 2020, l’Union européenne a adopté une posture globalement prudente et divisée. Si certaines nations comme la France ont exprimé des positions fortes en faveur de l’Arménie, d’autres membres de l’UE ont maintenu une approche plus mesurée. L’UE a principalement appelé au dialogue et au respect des principes de médiation portés par le Groupe de Minsk de l’OSCE. Cette neutralité s’explique en partie par les intérêts stratégiques de l’UE liés à l’Azerbaïdjan, notamment en matière énergétique. En quête de diversification pour réduire sa dépendance au gaz russe, l’UE a intensifié sa coopération avec l’Azerbaïdjan qui lui fournit du pétrole et du gaz naturel. À ce titre, avec la mise en place du projet de corridor gazier sud-européen, comprenant le gazoduc trans-adriatique qui achemine du gaz d'Azerbaïdjan vers l’Europe, Baku parvient à consolider sa position géopolitique sur le conflit. Cette dépendance énergétique limite donc la capacité de l’UE à critiquer ouvertement l’Azerbaïdjan, malgré les tensions dans le Haut-Karabakh et des violations de droits humaines. Les États Unis : politique oscillante et rôle des diasporas : Les États-Unis quant à eux adoptent une position plus ambiguë dans le conflit. D’une part, ils expriment un soutien moral à l’Arménie qui est largement influencé par une diaspora arménienne très active. Cette diaspora joue un rôle clé dans le lobbying auprès du Congrès pour des résolutions critiques envers l’Azerbaïdjan et la Turquie. Par exemple, des organisations comme l’Armenian National Committee of America ont réussi à faire adopter des résolutions condamnant les agressions de l’Azerbaïdjan et de la Turquie, appelant à la reconnaissance du génocide arménien et exigeant des sanctions contre les responsables des violences dans le Haut-Karabakh. D’autre part, les États Unis maintiennent des relations stratégiques avec l'Azerbaïdjan, notamment pour contrer l’influence russe et iranienne dans le Caucase. En tant que fournisseur alternatif d’énergie et partenaire sécuritaire dans le Caucase, l'Azerbaïdjan reste un allié clé dans la stratégie américaine. Washington privilégie alors une approche plutôt pragmatique, s’efforçant de maintenir un équilibre entre ses alliances sans pour autant prendre des mesures concrètes pour résoudre le conflit. Relations complexes entre Israël et Azerbaijan En entretenant une relation étroite avec l'Azerbaïdjan, Israël quant à elle joue un rôle majeur dans le règlement de ce conflit, renforçant la présence azéris sur la région. Les liens entre ces deux États concernent d’un côté une coopération énergétique et de l’autre côté une coopération militaire. En effet, l'Azerbaïdjan fournit environ 40% du pétrole en Israël. De l’autre côté, sur le plan militaire, Israël est un des principaux fournisseurs d’armes à Bakou. Entretenant de bonnes relations, l’Azerbaïdjan offre à Israël une position stratégique pour atteindre son ennemi absolu l’Iran, pays frontalier. L’Iran et ses inquiétudes vis-à-vis de la minorité azérie : Se retrouvant dans une position délicate, l’Iran soutient diplomatiquement l’Arménie dans un objectif de contrebalancer l’influence israélienne et turque en Azerbaïdjan. Abritant une large population azérie sur son propre territoire, l’Iran surveille avec inquiétude l’essor du nationalisme azéri. Téhéran craint que la montée en puissance de l’Azerbaïdjan, soutenue par la Turquie et Israël, ne galvanise les aspirations nationalistes de sa minorité azérie, menaçant ainsi son intégrité territoriale. Cette dynamique pousse l’Iran à adopter une position prudente, tout en renforçant sa présence militaire près des frontières pour contenir toute influence azérie croissante. III. Organisations internationales : des instruments limités face à un conflit multiforme A. L’OSCE et le Groupe de Minsk : des médiateurs inefficaces ? Après l’éclatement de la 1ère guerre au Haut Karabakh, la CSCE ancêtre de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a été mandatée pour négocier un cessez-le-feu et trouver une solution diplomatique au conflit. C’est ainsi qu'a été créé le groupe de Minsk en 1992, co-présidé par la Russie, les Etats unis et la France[ 5 ]. Ce groupe incluait également d’autres États dont l’Allemagne, la Biélorussie, la Turquie ainsi que l'Arménie et l'Azerbaïdjan et se voulait comme médiateur neutre et multilatéral. Les éléments discutés par ce groupe étaient multiples et sont les suivants : Premièrement, le statut politique du Haut karabagh entre proposition d’autonomie ou d’indépendance; Le retrait des forces arméniennes dans les territoires adjacents au Haut karabagh pendant les années 90; Mais également le maintien de la paix et le respect du cessez le feu par une force internationale; Et enfin le retour des déplacés de guerres des deux parties. Ainsi, c’est à l’issu des discussions du groupe de Minsk qu’à été décidé le plan de paix de 1994 (aussi connu sous le nom du cessez-le-feu de Bichkek) qui a permis la suspension des hostilités lors de la 1ère guerre du Haut-karabagh en laissant le territoire sous contrôle arménien. Mais en réalité, il n’a fait que geler le conflit sans le résoudre. Ce cessez le feu sera complété par les propositions de Madrid de 2007 qui viennent rajouter certains points dont : Le retour progressif des territoires occupés à l’Azerbaïdjan; Une autonomie intérimaire pour le Haut-Karabagh; Un référendum pour déterminer le statut final de ce territoire contesté. Néanmoins, ces propositions successives n’ont pas permis de pacifier la situation du fait des nombreuses divergences entre les États membres du groupe. En effet, l’Azerbaïdjan exigeait un retrait préalable des forces arméniennes, mais l’Arménie insistait sur des garanties pour le statut du Haut-Karabagh avant tout retrait. Ainsi, plusieurs critiques ont été émises vis-à-vis du groupe de Minsk et à sa gestion du 1er conflit au Haut-Karabagh. Tout d’abord elles ont été le fruit d’un processus très long, près de 2 décennies de discussions sans résultats concrets. Ensuite, le manque de partialité des pays coprésidents, accusés d’avoir des intérêts stratégiques dans la région, plus particulièrement la Russie cherchant à renforcer son influence régionale en maintenant ce conflit gelé tout en jouant le rôle de médiateur et de fournisseur d'armes aux deux parties. En outre, l’OSCE n’a pas su imposer des mesures coercitives afin de respecter les cessez-le-feu et régler ce conflit, cela s’est traduit par des reprises périodiques des hostilités notamment en 2020 pendant la guerre des 44 jours mais aussi plus récemment en 2023. Cela démontre ainsi l’inefficacité du groupe de Minsk et in fine de l’OSCE dans la gestion du conflit entre l’Arménie et l'Azerbaïdjan. En effet, en 2020 c’est même la Russie qui se chargera de mener des négociations directes pour un cessez le feu entre les deux parties et non l’OSCE ce qui prouve davantage l’échec de cette organisation pour rétablir la paix dans le Caucase du sud. En 2022, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a même déclaré que les activités du Groupe de Minsk étaient suspendues à l'initiative des États-Unis et de la France pour cause de tensions entre les pays coprésidents du groupe[ 6 ]. B. L’ONU et ses résolutions sans effet concret : l'échec de l’ONU Depuis 1993, le Conseil de sécurité des Nations Unies a adopté quatre résolutions concernant le conflit entre l’Arménie et l'Azerbaïdjan qui sont les résolutions 822, 853, 874, et 884. Ces dernières avaient pour seul porté de condamner les hostilités en cours en appelant au retrait des forces arméniennes des territoires autour du Haut-karabagh et d’encourager des négociations afin de mettre en place un cessez-le-feu immédiat. Par ailleurs, aucune de ces résolutions n’a permis d’aboutir à une solution pacifique au conflit. En effet, l’ONU a délégué le rôle principal de médiation à l’OSCE, via le Groupe de Minsk, ce qui a limité son implication directe dans les négociations et les efforts de résolution. Néanmoins, l’ONU par le biais de ses agences notamment le Haut Commissariat pour les réfugiés[ 7 ] (HCR) et le Programme alimentaire mondial[ 8 ] (PAM), a permis de fournir une assistance et une aide humanitaire aux réfugiés et aux déplacés internes des deux côtés du conflit. Bien qu’elle ait pris des positions officielles, son rôle actif à été paralyser par les divergences entre les États membres du conseil de sécurité notamment le Russie et les Etats unis ce qui empêcha le déploiement de missions de maintien de la paix dans la région. De plus, elle n’a imposé aucune sanctions ni exercé de pressions concrètes pour garantir l’application de ses résolutions ce qui a permis à la situation de perdurer et de reprendre à plusieurs reprises. Ainsi, la complexité de ce conflit de par l’implication de puissances régionales et internationales comme la Turquie ou la Russie a totalement entravé le rôle de l’ONU de garant de la paix dans le monde. En effet, L’ONU s’est simplement contenté d’encourager des négociations et de condamner les hostilités mais aussi d’agir sur le plan humanitaire via ses différentes agences. Conclusion Le Haut-Karabakh, au cœur d’enjeux stratégiques majeurs, est devenu un théâtre d’affrontements entre les intérêts des puissances régionales, révélant l’échec des instances internationales à garantir la sécurité et la paix dans cette région. La Russie, la Turquie et l’Iran ont instrumentalisé le conflit pour renforcer leur influence géopolitique, exacerbant les tensions et marginalisant les efforts diplomatiques multilatéraux. L’inefficacité des mécanismes internationaux comme le Groupe de Minsk, combinée à l’absence de consensus entre grandes puissances comme au sein du conseil de sécurité de l’ONU, a démontré les limites structurelles des organisations garantes de la paix face aux ambitions des acteurs locaux et globaux. Notes de bas de pages : RASIZADE, Alec. L’imbroglio du Karabakh : une perspective azérie (Traduit de l’anglais) Les Cahiers de l'Orient , 2011/1 N° 101, p. 83-96 Hart-UK. Nagorno-Karabakh: The Long-lasting Effects of Soviet Rule. [en ligne]. IMF. World Bank. Military Spending and GDP of Azerbaijan and Armenia . [en ligne]. UN Human Rights Office of the High Commissioner, « Mercenaries in and around the Nagorno-Karabakh conflict zone must be withdrawn– UN expert », Genève, 11 novembre 2020; Madjid Zerrouky, « Des mercenaires syriens, pressés par la misère, meurent par dizaines au Haut-Karabakh », Le Monde , 22 octobre 2020. OSCE. Minsk Group, Who we are. 2013. Az Vision, 2022. Le groupe de Minsk a suspendu ses activités- Lavrov. Vision Azerbaïdjanaise. ONU, 2023. Arméniens du Karabakh : le HCR se prépare à un éventuel exode de 120.000 personnes, 2023. ONU Info. ONU, 2023. Karabakh : des équipes de l’ONU aident les réfugiés à la frontière arménienne, ONU Info. Bibliographie disponible dans le PDF.






