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Islam, soft power et projection d'influence russe dans le Golfe

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Alp Turgut
il y a 3 heures
17 min de lecture

Par Alba Porretta, Master 2 Géopolitique et stratégie internationale, Institut catholique de Paris (ICP)

Recension critique de Diana Galeeva, The Utilization of Islam in Russia’s Foreign Policy: Pathways of Engagement Between Muslim Russia and the States of the Gulf Cooperation Council (KFCRIS, 2023). Travail réalisé dans le cadre du cours « Géopolitique de la Russie », sous la direction de Mme Isabelle Facon, année universitaire 2025-2026.

Introduction

La politique étrangère de la Russie au Moyen-Orient et dans l’espace MENA est le plus souvent appréhendée à travers ses dimensions militaires, énergétiques, diplomatiques ou sécuritaires. Les analyses contemporaines de son retour dans la région s’articulent généralement autour de plusieurs dossiers emblématiques. L’intervention militaire en Syrie, lancée en 2015 en soutien au régime de Bachar al-Assad, est fréquemment considérée comme le tournant décisif de la réaffirmation russe au Moyen-Orient, dans la mesure où elle a permis à Moscou de démontrer ses capacités de projection, de préserver un allié essentiel et de redevenir un acteur incontournable dans les équilibres régionaux. Les relations avec l’Iran occupent elles aussi une place importante dans ces lectures, en raison des convergences stratégiques nouées sur le théâtre syrien, mais aussi plus largement de la coopération développée entre deux puissances soucieuses de contester l’influence occidentale. À cela s’ajoute la gestion pragmatique de relations bilatérales complexes avec des acteurs aux intérêts parfois contradictoires, tels que la Turquie, à la fois partenaire, rival et interlocuteur nécessaire, Israël, avec lequel la Russie maintient un dialogue constant malgré de profondes divergences sur plusieurs enjeux régionaux, ou encore les monarchies du Golfe, auprès desquelles elle cherche à renforcer son insertion économique, énergétique et diplomatique. Enfin, la capacité revendiquée de Moscou à parler à tous les acteurs de la région nourrit l’image d’une puissance de médiation apte à tirer profit d’un ordre international de plus en plus concurrentiel. Pourtant, cette lecture, fondée sur les instruments classiques de la puissance, tend à laisser dans l’ombre d’autres registres d’action plus symboliques, culturels et religieux, qui participent eux aussi à la projection d’influence russe.

C’est précisément à cet angle moins étudié que s’intéresse Diana Galeeva dans son étude The Utilization of Islam in Russia’s Foreign Policy: Pathways of Engagement Between Muslim Russia and the States of the Gulf Cooperation Council, publiée en 2023 par le King Faisal Center for Research and Islamic Studies. L’auteure y défend l’idée que, sous Vladimir Poutine, l’islam n’est plus seulement perçu par l’État russe comme une question de politique intérieure ou de sécurité, mais qu’il constitue également une ressource mobilisable dans les relations extérieures, en particulier avec les monarchies du Golfe. À travers l’analyse des républiques musulmanes de la Fédération de Russie, des organisations religieuses, des associations d’affaires et de divers relais non gouvernementaux, Galeeva montre que la Russie cherche à valoriser son identité multiconfessionnelle afin de renforcer sa présence diplomatique, économique et symbolique dans l’espace musulman.

L’intérêt de cette étude est double. D’une part, elle renouvelle utilement les travaux sur la présence russe au Moyen-Orient en déplaçant le regard des seuls rapports de force géostratégiques vers les mécanismes plus diffus de la diplomatie d’influence. D’autre part, elle permet d’interroger la manière dont la Russie instrumentalise certaines composantes de son pluralisme religieux pour se présenter comme un interlocuteur légitime auprès des États du Golfe, voire plus largement du monde musulman. En cela, ce texte s’inscrit pleinement dans les réflexions contemporaines sur le soft power, la diplomatie religieuse et les usages géopolitiques de l’identité.

Cependant, cette démonstration soulève aussi plusieurs interrogations. La mobilisation de l’islam par la Russie peut-elle réellement être assimilée à une forme de soft power au sens strict, fondée sur l’attraction et l’adhésion, ou relève-t-elle davantage d’une stratégie pragmatique d’influence, encadrée par l’État et orientée vers des objectifs de politique étrangère ? En outre, l’étude met en lumière, parfois sans l’explorer pleinement, une tension plus profonde entre l’affirmation d’une Russie conservatrice largement associée à l’orthodoxie, et l’usage diplomatique d’un islam sélectionné, encadré et politiquement valorisé à destination de l’extérieur. Dès lors, la question n’est pas seulement de savoir si la Russie utilise l’islam dans sa politique étrangère, mais de comprendre ce que cet usage révèle de la nature même de sa projection de puissance.

On peut ainsi se demander : l’étude de Diana Galeeva permet-elle de penser l’utilisation de l’islam par la Russie comme une véritable diplomatie d’influence au sein de l’espace MENA, ou révèle-t-elle plutôt les ambiguïtés d’un usage pragmatique, sélectif et instrumentalisé du fait religieux ? Pour répondre à cette question, il conviendra d’abord de présenter la thèse, la méthode et la structure de l’étude, avant d’en souligner les principaux apports à la compréhension de la politique russe dans le Golfe. Il sera ensuite possible d’en proposer une discussion critique, en insistant sur les limites de la notion de soft power employée par l’auteure, sur la portée réelle de cette stratégie d’influence, ainsi que sur les paradoxes qu’elle révèle dans le rapport de la Russie contemporaine au religieux.

I. Présentation synthétique de l’étude : thèse, méthode et structure

A. Une étude centrée sur l’usage de l’islam comme ressource de politique étrangère

Dès le résumé et l’introduction, Diana Galeeva présente son travail comme une réflexion sur la place de l’islam dans la politique étrangère russe à l’égard des États du Conseil de coopération du Golfe. Sa thèse principale est que, sous Vladimir Poutine, la Russie a progressivement intégré la variable islamique à sa stratégie de soft power au Moyen-Orient, en s’appuyant sur des identités religieuses perçues comme communes à certaines de ses régions musulmanes et aux monarchies du Golfe. Selon l’auteure, ces proximités ont été mobilisées de manière stratégique afin de favoriser le développement de relations politiques, sécuritaires et économiques entre Moscou et les États du GCC [1].

L’intérêt du texte tient au fait qu’il ne réduit pas cette dynamique aux seuls canaux diplomatiques traditionnels. Galeeva montre que cette mobilisation passe par une pluralité de relais : les républiques musulmanes de la Fédération, comme le Tatarstan, le Bachkortostan, la Tchétchénie ou le Daghestan, mais aussi des organisations religieuses, des structures non gouvernementales et des associations économiques. Tous contribuent, à des degrés divers, au resserrement des liens entre la Russie et les monarchies du Golfe, tout en demeurant inscrits dans les orientations définies par le pouvoir fédéral.

L’auteure cherche ainsi à démontrer que l’islam, longtemps envisagé en Russie surtout comme une question intérieure ou sécuritaire, est devenu sous Poutine un vecteur d’influence extérieure. Elle invite donc à lire les rapports entre la Russie et le Golfe non seulement à travers les instruments classiques de la puissance, mais également à travers une diplomatie religieuse et identitaire participant plus largement à la projection russe dans l’espace MENA.

B. Une méthodologie qualitative, multi-située, fondée sur des entretiens et des sources multilingues

L’un des apports majeurs du texte réside dans la solidité de son assise empirique. Galeeva insiste sur le caractère à la fois large et multi-situé de son enquête. Elle mobilise plusieurs études de cas et s’appuie sur des sources primaires et secondaires en plusieurs langues, notamment le bachkir, le tatar, l’arabe, le russe et l’anglais. Cette diversité linguistique constitue un atout important, car elle lui permet de croiser des matériaux issus de contextes russes, musulmans régionaux et moyen-orientaux, et donc de mieux saisir la complexité des interactions étudiées.

À cela s’ajoute un travail d’enquête fondé sur quinze entretiens semi-directifs menés auprès d’élites politiques, religieuses et économiques. Ces entretiens ont été réalisés dans plusieurs républiques musulmanes de la Fédération de Russie, notamment au Tatarstan, au Bachkortostan, au Daghestan, ainsi qu’à Moscou. L’auteure a également rencontré des représentants du Russia-Islamic World Group of Strategic Vision, de l’Association of Muslim Entrepreneurs of the Russian Federation et de différentes organisations islamiques. Cette démarche donne de l’épaisseur à l’analyse, puisqu’elle permet de dépasser une approche strictement théorique du soft power pour restituer les pratiques concrètes, les réseaux mobilisés et les perceptions des acteurs impliqués.

Ce choix méthodologique renforce la crédibilité de la démonstration. Il permet à Galeeva de ne pas seulement poser l’idée d’une instrumentalisation diplomatique de l’islam, mais d’en observer les formes concrètes, les intermédiaires institutionnels et les circulations entre les échelles régionale, fédérale et internationale.

C. Une structure en deux temps : arrière-plan historique puis cartographie des canaux d’influence

L’organisation de l’étude est claire et progressive. Après une introduction consacrée aux objectifs et à la méthode, Galeeva propose d’abord un retour historique destiné à replacer l’usage contemporain de l’islam dans une temporalité plus longue. Elle rappelle que les rapports entre l’État russe et l’islam ont pris des formes différentes à l’époque impériale puis soviétique, avant d’être redéfinis sous Vladimir Poutine. Dans ce cadre, la mobilisation du fait religieux répond à la fois à des préoccupations de sécurité intérieure et à la volonté de promouvoir un ordre multipolaire face à la domination occidentale, tout en approfondissant les relations avec les États du Golfe en raison de leur importance politique, énergétique et religieuse.

Dans un second temps, l’auteure propose une cartographie des principaux canaux par lesquels cette stratégie d’influence se déploie. Elle distingue deux grands types de pathways of engagement. Le premier renvoie à la paradiplomatie des républiques musulmanes de la Fédération de Russie. Galeeva y étudie le rôle de plusieurs espaces régionaux, notamment la Tchétchénie, le Daghestan, le Tatarstan et le Bachkortostan, dans le rapprochement avec les États du GCC. Le second ensemble regroupe les canaux non gouvernementaux, parmi lesquels le Russia-Islamic World Group of Strategic Vision, les autorités islamiques russes et les associations d’entrepreneurs musulmans. La progression de l’argumentation repose ainsi sur un passage du cadre historique et conceptuel à l’identification concrète des médiations et des vecteurs d’influence.

II. Les principaux apports de l’étude

A. Un renouvellement utile des lectures de la politique russe au Moyen-Orient

L’un des principaux mérites du travail de Diana Galeeva est de déplacer utilement le regard porté sur la présence russe au Moyen-Orient. Une large partie de la littérature récente insiste avant tout sur les dimensions militaires, diplomatiques et énergétiques de cette présence, en particulier sur l’intervention en Syrie, la rivalité avec les puissances occidentales, ou encore la coopération avec les acteurs régionaux dans les cadres de l’OPEP et de l’OPEP+ [2]. Galeeva n’ignore pas ces éléments, mais elle montre que l’action de Moscou ne repose pas uniquement sur la coercition, la projection de puissance ou les rapports de force interétatiques.

L’apport de l’étude tient précisément au fait qu’elle met en lumière une dimension moins visible de cette politique étrangère : les relais religieux, identitaires et culturels. En prenant l’islam comme point d’entrée, Galeeva montre que la Russie ne se contente pas d’agir comme puissance militaire ou diplomatique, mais qu’elle cherche aussi à valoriser certaines composantes de son identité interne afin de renforcer sa légitimité auprès des monarchies du Golfe. Elle propose ainsi une lecture plus fine et plus nuancée de l’influence russe dans l’espace MENA, en soulignant que celle-ci ne s’exerce pas seulement par la contrainte ou la négociation stratégique, mais également par des mécanismes d’affinité symbolique et de rapprochement religieux. En cela, le texte contribue à enrichir les approches classiques de la politique russe au Moyen-Orient en y intégrant une dimension de diplomatie d’influence souvent reléguée au second plan.

B. La mise en valeur du rôle des acteurs infra-étatiques et para-diplomatiques

L’un des points les plus convaincants du document réside dans l’attention accordée aux acteurs infra-étatiques. Galeeva montre que certaines républiques musulmanes de la Fédération de Russie jouent un rôle de relais dans la projection d’influence vers les États du Golfe, sans pour autant disposer d’une autonomie diplomatique pleine et entière. Elle rappelle à juste titre que, dans le cadre juridique russe, ces entités ne peuvent mener de politique étrangère indépendante et doivent agir en coordination avec le ministère des Affaires étrangères. C’est précisément pour cette raison qu’elle les interprète comme des instruments de paradiplomatie intégrés à la stratégie du Kremlin.

L’exemple tchétchène est particulièrement éclairant. Galeeva présente Ramzan Kadyrov comme une figure centrale de cette paradiplomatie musulmane. Son rôle repose largement sur des réseaux personnels, hérités en partie de son père, et sur sa capacité à entretenir des liens directs avec plusieurs autorités du monde musulman. Le cas du Tatarstan est d’une autre nature, plus institutionnel et économique. Galeeva montre que cette république occupe une place majeure dans l’ouverture russe vers le monde musulman, notamment à travers la présidence du Russia-Islamic World Group of Strategic Vision confiée à Rustam Minnikhanov, ainsi qu’à travers les canaux économiques développés avec les Émirats. Cette analyse est particulièrement intéressante, car elle montre que la politique étrangère russe ne se déploie pas uniquement de façon verticale depuis le centre fédéral, mais s’appuie aussi sur des médiateurs régionaux étroitement articulés au pouvoir central.

C. Une analyse fine de l’articulation entre religion, économie et diplomatie

Un autre apport important du texte est de ne jamais réduire l’islam à une dimension purement symbolique. Galeeva montre au contraire que le religieux s’articule à des objectifs très concrets, qu’il s’agisse d’investissements, de finance islamique, de réseaux d’affaires, de diplomatie publique ou encore de logistique du hajj. Elle souligne que l’importance des États du Golfe dans le système énergétique mondial, mais aussi leur statut particulier dans le monde musulman, rendent ce rapprochement particulièrement stratégique pour Moscou.

Cette articulation se voit très bien dans le rôle attribué aux organisations islamiques russes. L’étude accorde une place importante au DUMRF [3], présenté comme un acteur majeur du dialogue avec les États du Golfe, combinant dimensions politiques, culturelles et religieuses. Les exemples de mémorandums conclus avec le Bahreïn et avec l’Arabie saoudite sont particulièrement révélateurs. Ils portent sur des domaines variés, allant des affaires islamiques à la préservation du patrimoine, en passant par l’enseignement du Coran et la gestion des waqfs. Galeeva mentionne également les concours de récitation coranique, qui donnent à cette diplomatie religieuse une dimension culturelle plus visible.

Le même constat vaut pour les associations économiques. L’Association of Muslim Entrepreneurs of the Russian Federation apparaît comme un relais supplémentaire de cette influence. L’intérêt de Galeeva est donc de montrer que le religieux fonctionne ici comme une interface à la fois diplomatique, économique et culturelle. Il ne relève pas seulement du registre de la croyance ou du symbole, mais devient un langage de coopération et de légitimation dans les rapports entre la Russie et les monarchies du Golfe.

D. Un apport intéressant pour penser la Russie comme puissance civilisationnelle

Enfin, l’étude présente un intérêt réel pour penser la Russie comme puissance civilisationnelle, même si Galeeva n’emploie pas toujours cette expression de manière frontale. En montrant que Moscou valorise ses régions musulmanes, ses institutions islamiques et ses réseaux transnationaux pour dialoguer avec les États du Golfe, le texte suggère que la Russie cherche à se présenter comme un État à la fois européen, eurasiatique, multiethnique et multiconfessionnel. Cette image lui permet de se distinguer des puissances occidentales et de se poser comme un interlocuteur singulier du monde musulman.

Cette perspective est d’autant plus intéressante que Galeeva inscrit explicitement cette politique dans le cadre d’une ambition multipolaire. Le texte laisse ainsi entrevoir une Russie qui ne se définit pas seulement comme puissance militaire ou énergétique, mais aussi comme puissance de médiation identitaire, capable d’agir comme pont entre l’espace russe et le monde musulman. Pour une réflexion sur la diplomatie culturelle, le soft power et les usages géopolitiques des appartenances religieuses, cet apport est particulièrement fécond.

III. Discussion critique : limites, ambiguïtés et points de débat

A. Une utilisation parfois trop large, voire floue, de la notion de soft power

L’un des premiers points de discussion tient à l’usage de la notion de soft power, mobilisée par Diana Galeeva comme cadre théorique central de son étude. L’auteure s’inscrit explicitement dans le sillage de Joseph Nye [4], en définissant le soft power comme la capacité d’obtenir des résultats par l’attraction plutôt que par la coercition, et en considérant la religion comme une composante de la culture nationale susceptible d’être investie dans la politique étrangère. Ce point de départ est stimulant, car il permet de penser l’islam non seulement comme un fait social ou sécuritaire, mais aussi comme une ressource diplomatique. Il n’en demeure pas moins que le texte tend parfois à élargir sensiblement le périmètre de la notion, au risque d’en affaiblir la portée analytique.

En effet, plusieurs pratiques décrites par Galeeva relèvent moins du soft power au sens strict que d’une diplomatie d’influence encadrée par l’État, d’une communication politique ciblée, voire d’une instrumentalisation stratégique du religieux. L’existence de canaux de coopération, d’échanges institutionnels, de forums ou de mémorandums ne suffit pas nécessairement à démontrer une véritable capacité d’attraction. Autrement dit, tout ce qui produit du lien, du dialogue ou de la coordination ne relève pas automatiquement du soft power. Dans plusieurs cas, les interactions analysées semblent davantage traduire une logique de mise en relation pragmatique et sélective qu’un pouvoir d’attraction exercé spontanément par le modèle russe lui-même.

Il serait donc possible de nuancer la démonstration de Galeeva en avançant que son étude porte peut-être moins sur un soft power russe au sens classique que sur un usage stratégique de ressources religieuses dans une logique d’influence. Cette distinction n’est pas simplement terminologique. Elle conduit à s’interroger sur la nature exacte de la puissance étudiée : s’agit-il d’une adhésion suscitée par l’image d’une Russie musulmane et multiconfessionnelle, ou bien d’un dispositif diplomatique pragmatique, construit par l’État et relayé par des acteurs soigneusement sélectionnés ? En ce sens, la référence à Nye, bien que féconde, mériterait d’être davantage problématisée.

B. Une relative sous-estimation de la dimension coercitive et autoritaire du dispositif russe

Un second point critique concerne la place relativement limitée accordée à l’arrière-plan autoritaire dans lequel s’inscrit cette mobilisation diplomatique de l’islam. L’étude met en avant les convergences religieuses, les canaux de dialogue, les échanges institutionnels et les dynamiques de coopération. Cette approche est utile pour comprendre la manière dont la Russie active certaines ressources identitaires dans ses relations avec le Golfe. Toutefois, elle tend à laisser en arrière-plan la forte centralisation politique qui conditionne ces mécanismes, ainsi que le caractère souvent contraint ou étroitement contrôlé des relais mobilisés.

Cette limite apparaît particulièrement nettement dans le cas de la Tchétchénie. Galeeva montre avec justesse l’importance de Ramzan Kadyrov comme médiateur privilégié entre Moscou et certains acteurs du Golfe. Néanmoins, ce rôle ne peut être pleinement compris sans être replacé dans le cadre d’un système de pouvoir profondément autoritaire, marqué par une personnalisation extrême du pouvoir local, une loyauté étroite au Kremlin et un contrôle strict du champ religieux. Plus largement, les médiations décrites dans le texte ne sont pas le produit d’un pluralisme librement structuré, mais d’un ordre politique dans lequel le fait religieux est largement administré, hiérarchisé et subordonné aux objectifs du centre fédéral.

On peut donc considérer que l’étude met bien en lumière les instruments de projection d’influence, mais interroge moins les conditions politiques qui rendent possible leur mobilisation. Or cet arrière-plan est essentiel. Il rappelle que la diplomatie religieuse russe ne procède pas simplement d’une mise en valeur du pluralisme confessionnel, mais aussi d’un système de domestication du religieux, dans lequel certaines institutions, certains leaders et certaines expressions de l’islam sont encouragés parce qu’ils sont compatibles avec les intérêts du pouvoir [5]. Cette dimension coercitive n’invalide pas la thèse de Galeeva, mais elle en complexifie sensiblement la lecture.

C. Une démonstration convaincante sur les réseaux, mais plus fragile sur l’efficacité réelle

L’étude est particulièrement solide lorsqu’il s’agit de cartographier les réseaux, les intermédiaires et les canaux d’engagement mobilisés entre la Russie musulmane et les États du Golfe. Galeeva identifie avec précision les institutions, les forums, les plateformes de diplomatie publique, les organisations religieuses et les associations économiques qui participent à cette mise en relation. Sous cet angle, la démonstration est convaincante : elle montre clairement que l’usage diplomatique de l’islam n’est ni purement rhétorique ni marginal, mais qu’il repose sur des dispositifs concrets et durables.

En revanche, la question de l’efficacité réelle de ces instruments demeure plus difficile à trancher. Le texte établit avec netteté l’existence des mécanismes d’engagement, mais il est parfois plus discret sur leurs effets structurels à moyen et long terme. Galeeva reconnaît d’ailleurs certaines limites. Les investissements directs des monarchies du Golfe dans les régions musulmanes russes demeurent relativement modestes, la finance islamique reste peu développée en Russie malgré plusieurs initiatives, et nombre de projets économiques importants passent en réalité par des mécanismes fédéraux plus classiques. Autrement dit, la multiplication des contacts, des mémorandums ou des plateformes de dialogue n’implique pas nécessairement une transformation profonde des rapports économiques ou politiques.

Cette réserve est importante, car elle invite à distinguer la visibilité d’un dispositif de son efficacité réelle. L’étude montre très bien que la Russie a su créer des passerelles et institutionnaliser des formes de rapprochement avec le Golfe à travers ses relais musulmans. En revanche, elle démontre moins clairement dans quelle mesure ces instruments ont permis à Moscou de renforcer durablement son influence ou d’obtenir des résultats substantiels indépendamment des autres leviers de sa politique étrangère. Sur ce point, la recension critique peut souligner que l’étude convainc pleinement sur les moyens mobilisés, mais plus partiellement sur la profondeur de leurs effets.

D. Un paradoxe fondamental : entre affirmation d’une Russie orthodoxe et instrumentalisation diplomatique de l’islam

L’un des points les plus stimulants, mais aussi l’un des moins pleinement explorés par l’étude, réside dans le paradoxe qu’elle met implicitement en évidence. D’un côté, le pouvoir russe contemporain se présente volontiers comme le défenseur d’une identité nationale conservatrice, enracinée dans l’orthodoxie, la tradition et une certaine vision civilisationnelle de la Russie. Le rôle central de l’Église orthodoxe russe dans le récit national, dans la légitimation du pouvoir et dans la diplomatie culturelle du Kremlin est aujourd’hui largement documenté [6]. De l’autre, la Russie mobilise l’islam comme ressource diplomatique dans ses relations avec le Golfe et, plus largement, avec l’espace musulman. Cette coexistence entre affirmation orthodoxe et instrumentalisation de l’islam mérite d’être davantage interrogée.

En effet, l’islam apparaît souvent, dans la gestion intérieure russe, comme un fait religieux à encadrer, à sécuriser et à canaliser, en particulier dans les régions les plus sensibles du Caucase. À l’intérieur, il fait l’objet d’une politique de contrôle, de hiérarchisation et de domestication institutionnelle. À l’extérieur, en revanche, il devient un vecteur de dialogue, de légitimation et d’influence. Il existe donc un décalage manifeste entre la manière dont le fait musulman est administré au sein de la Fédération et la manière dont il est valorisé dans la politique étrangère. Ce contraste invite à dépasser une lecture trop harmonieuse du pluralisme religieux russe.

C’est ici que la démonstration de Galeeva peut être utilement nuancée. L’auteure montre bien comment l’islam peut être mobilisé comme instrument de soft power ou, à tout le moins, d’influence diplomatique. En revanche, elle interroge moins les conditions politiques de cette instrumentalisation et les tensions qu’elle révèle dans la définition même de l’identité russe contemporaine. La question n’est donc pas seulement de savoir si la Russie utilise l’islam dans sa diplomatie, mais quel type d’islam elle mobilise, à quelles conditions et au profit de quel récit national. On peut alors se demander si Moscou promeut réellement un pluralisme religieux comme ressource de puissance, ou si elle valorise plus sélectivement certaines expressions d’un « islam loyal », étroitement compatibles avec les intérêts du Kremlin.

Conclusion générale

L’étude de Diana Galeeva constitue une contribution originale et stimulante à l’analyse de la politique étrangère russe dans le Golfe. En s’intéressant à l’usage de l’islam comme ressource diplomatique, elle déplace utilement le regard au-delà des lectures les plus classiques centrées sur la seule puissance militaire, énergétique ou stratégique de Moscou au Moyen-Orient. Son principal apport réside dans la mise en évidence de canaux d’influence souvent moins visibles, qu’il s’agisse des républiques musulmanes de la Fédération de Russie, des autorités religieuses, des plateformes de diplomatie publique ou des réseaux économiques. En cela, le texte montre de manière convaincante que l’islam, longtemps perçu principalement comme un enjeu de politique intérieure ou de sécurité, a également été intégré sous Vladimir Poutine à une logique de projection extérieure vers les monarchies du Golfe.

Pour autant, cette démonstration appelle plusieurs nuances. La première concerne la notion même de soft power, dont l’usage apparaît parfois plus extensif que véritablement démonstratif. Le texte éclaire davantage une stratégie d’influence pragmatique, sélective et étroitement encadrée qu’un pouvoir d’attraction au sens strict du terme. La seconde réserve porte sur le cadre politique dans lequel cette mobilisation s’inscrit : les relais religieux et régionaux analysés par Galeeva ne sauraient être dissociés d’un système autoritaire fortement centralisé, où le fait religieux demeure administré, hiérarchisé et subordonné aux intérêts du Kremlin. Enfin, si l’étude convainc pleinement lorsqu’elle cartographie les réseaux et les dispositifs mobilisés, elle est plus prudente, voire plus fragile, lorsqu’il s’agit d’en mesurer les effets structurels et l’efficacité réelle.

Dès lors, l’étude de Diana Galeeva permet bien de penser l’utilisation de l’islam par la Russie comme une forme de diplomatie d’influence au sein de l’espace moyen-oriental, mais à condition de ne pas l’identifier trop rapidement à un soft power homogène et consensuel. Elle révèle surtout les ambiguïtés d’un usage politique du religieux, à la fois stratégique, sélectif et profondément lié aux logiques internes du régime russe. Le paradoxe central mis au jour est sans doute là : la Russie cherche à se présenter comme puissance multiconfessionnelle et partenaire légitime du monde musulman, tout en continuant à inscrire son récit national dans une forte centralité orthodoxe et dans une gestion intérieure très contrôlée de l’islam. En ce sens, le texte n’éclaire pas seulement les relations entre Moscou et le Golfe ; il ouvre aussi une réflexion plus large sur les formes contemporaines de la puissance russe, sur ses instruments de légitimation et sur la manière dont elle mobilise les appartenances religieuses au service de sa projection géopolitique.

Alba Porretta

Notes de bas de page

[1] Le Conseil de coopération des États arabes du Golfe (CCG, ou GCC en anglais).

[2] Organisation des pays exportateurs de pétrole.

[3] Religious Board of Muslims of the Russian Federation, qu’on peut traduire en français par Direction spirituelle des musulmans de la Fédération de Russie ou Conseil religieux des musulmans de la Fédération de Russie.

[4] NYE, Joseph S., Jr. Soft power: The means to success in world politics. New York : PublicAffairs, 2004. Disponible sur : https://books.google.com/books?id=hTBxIMnpMloC

[5] Sur l’encadrement autoritaire du religieux et les logiques de pouvoir en Tchétchénie, voir par exemple LARUELLE, Marlène. Soft power russe : sources, cibles et canaux d’influence. Paris : Ifri, 2021. Disponible sur : https://www.ifri.org/fr/notes/soft-power-russe-sources-cibles-et-canaux-dinfluence ; et RUSSELL, John. Ramzan Kadyrov: The Indigenous Key to Success in Putin’s Chechenization Strategy? Nationalities Papers, 2008, vol. 36, n° 4, p. 659-687. Disponible sur : https://doi.org/10.1080/00905990802230605

[6] Sur le rôle de l’orthodoxie dans la politique de puissance russe, voir CURANOVIĆ, Alicja. The Religious Diplomacy of the Russian Federation. Paris : Ifri, 2012. Disponible sur : https://www.ifri.org/en/studies/religious-diplomacy-russian-federation

Bibliographie

Monographie principale

GALEEVA, Diana. The Utilization of Islam in Russia’s Foreign Policy: Pathways of Engagement Between Muslim Russia and the States of the Gulf Cooperation Council. Riyad : King Faisal Center for Research and Islamic Studies, 2023. Disponible sur : https://www.kfcris.com/view/post/405

Textes complémentaires

CURANOVIĆ, Alicja. The Religious Diplomacy of the Russian Federation. Paris : Ifri, 2012. Disponible sur : https://www.ifri.org/en/studies/religious-diplomacy-russian-federation

LARUELLE, Marlène. Soft power russe : sources, cibles et canaux d’influence. Paris : Ifri, 2021. Disponible sur : https://www.ifri.org/fr/notes/soft-power-russe-sources-cibles-et-canaux-dinfluence

NYE, Joseph S., Jr. Soft power: The means to success in world politics. New York : PublicAffairs, 2004 (chap. 4, « Wielding Soft Power »). Disponible sur : https://books.google.com/books?id=hTBxIMnpMloC

RUSSELL, John. Ramzan Kadyrov: The Indigenous Key to Success in Putin’s Chechenization Strategy? Nationalities Papers, 2008, vol. 36, n° 4, p. 659-687. Disponible sur : https://doi.org/10.1080/00905990802230605

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