LA COURSE A L’HELIUM-3 : L’AMBITION LUNAIRE CHINOISE
- Sophie Vallet
- 12 déc. 2025
- 17 min de lecture
Dernière mise à jour : 18 déc. 2025
Autrice : Sophie Vallet
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Résumé
Alors que l’humanité se tourne de nouveau vers la Lune, une compétition silencieuse mais décisive s’installe : la Chine mène une ascension fulgurante visant l’exploitation de l’hélium-3, isotope rare capable de révolutionner la fusion nucléaire et de redéfinir l’équilibre énergétique mondial. À travers son programme Chang’e, Pékin s’impose comme la puissance la plus ambitieuse, transformant la Lune en un levier de puissance scientifique, industrielle et militaire. Cette ressource attise désormais les rivalités géopolitiques tandis que le droit spatial, largement dépassé, peine à encadrer une ruée minière qui pourrait bouleverser le principe de non-appropriation des corps célestes. Entre opportunités énergétiques inédites, risques de militarisation et vide juridique préoccupant, cet ouvrage analyse avec précision les ressorts de cette nouvelle course à l’espace et expose les implications stratégiques majeures pour la sécurité internationale. Il propose enfin des pistes concrètes pour éviter que la conquête de l’hélium-3 ne devienne le prélude à un affrontement dans le nouvel ordre spatial.
Abstract (english)
As humanity turns its attention back to the Moon, a silent but decisive competition is taking shape: China is rapidly advancing its efforts to exploit helium-3, a rare isotope capable of revolutionising nuclear fusion and redefining the global energy balance. Through its Chang'e programme, Beijing is establishing itself as the most ambitious power, transforming the Moon into a lever of scientific, industrial and military power. This resource is now fuelling geopolitical rivalries, while space law, which is largely outdated, is struggling to regulate a mining rush that could upset the principle of non-appropriation of celestial bodies. Between unprecedented energy opportunities, risks of militarisation and a worrying legal vacuum, this book provides a detailed analysis of the driving forces behind this new space race and outlines the major strategic implications for international security. Finally, it proposes concrete ways to prevent the conquest of helium-3 from becoming the prelude to a confrontation in the new space order.
Introduction
L'humanité entre de plain-pied dans une nouvelle ère d'exploration spatiale, caractérisée non plus seulement par la quête scientifique, mais par la reconnaissance et la poursuite de l'exploitation de ressources stratégiques extraterrestres. Au cœur de cette dynamique se trouve la Lune, redevenue le pivot d'une compétition géopolitique intense, souvent qualifiée de "nouvelle course à l'espace". Cette course est intrinsèquement liée à la promesse de l'hélium-3, un isotope rare sur Terre mais abondant dans le régolithe lunaire, identifié comme le combustible idéal pour la fusion nucléaire de deuxième génération. La maîtrise de cette ressource pourrait potentiellement révolutionner la production d'énergie mondiale, offrant une source propre, quasi-illimitée et durable, capable de répondre aux défis pressants du changement climatique et de la dépendance aux énergies fossiles.
Dans ce contexte, la République Populaire de Chine s'est imposée comme l'acteur le plus ambitieux et le plus rapide, notamment à travers son programme lunaire Chang'e. Les succès de ses missions, qui ont permis de rapporter des échantillons de sol lunaire et de démontrer une capacité technologique croissante, ont placé la Chine à l'avant-garde de cette quête de l'hélium 3. Cependant, cette ascension fulgurante est perçue par les puissances occidentales, et notamment les États-Unis, non seulement comme un progrès scientifique légitime, mais aussi comme un défi direct à l'ordre spatial établi, soulevant des inquiétudes majeures quant à la militarisation de l'espace et à la rupture de l'équilibre stratégique mondial.
L'enjeu central de cette situation réside dans la nature à double usage de la technologie de fusion nucléaire et des capacités spatiales chinoises, qui brouillent la distinction entre l'exploration pacifique et l'acquisition d'un avantage militaire décisif. De plus, cette nouvelle ruée vers la Lune se déroule dans un vide juridique partiel, le Traité de l'Espace de 1967 étant dépassé par les réalités de l'exploitation des ressources. Cette ambiguïté légale nourrit la compétition et menace le principe fondamental de non-appropriation des corps célestes.
Ce rapport se propose d'analyser cette situation complexe à travers une structuration dialectique, en confrontant la vision d'une Chine moteur de progrès à celle d'une Chine catalyseur de rivalités, pour aboutir à des recommandations stratégiques concrètes. Il est donc intéressant d’étudier en quoi il est crucial de surveiller et potentiellement s’impliquer dans la course chinoise à la Lune centrée sur l’exploitation de l’hélium-3, compte tenu des enjeux énergétiques, des applications militaires de la fusion nucléaire et de la montée des rivalités géopolitiques dans l’espace extra-atmosphérique ?
Le développement qui suit expliquera d’abord en quoi la lune est devenu le nouvel eldorado chinois (I), puis étudiera l’hélium-3 lunaire qui est un enjeu stratégique et militaire (II) et enfin il sera intéressant de comprendre les Enjeux géopolitiques liés entre rivalités et perspectives dans le nouvel ordre spatial (II).
I- La Lune, le nouvel eldorado chinois
A. Le retour sur la Lune comme symbole de puissance et innovation
1. Contexte historique
Depuis la fin de la Guerre froide, la Lune est devenue un horizon de rivalités nouvelles. La Chine, forte de sa croissance économique et technologique, s’est inscrite résolument dans cette dynamique, dépassant les simples prouesses scientifiques pour inscrire ses ambitions lunaires dans une stratégie nationale de puissance globale. Après des décennies de développement, le programme spatial chinois a connu une accélération significative, marquant un tournant dans l'exploration lunaire.
Le programme Chang’e illustre une montée en puissance progressive mais systématique, avec des étapes clés : en 2013, la mission Chang’e 3 a réussi à déposer un rover sur la surface de la lunaire, en 2018 il y a eu la première exploration de la face cachée de la lune avec Chang’e 4, puis la collecte d’échantillons en 2020 avec Chang’e 5 faisant de la chine le 3ème pays à réussir un tel exploit[1].
Ces missions ont non seulement renforcé le prestige scientifique chinois, mais aussi confirmé sa capacité logistique, robotique et technologique dans un secteur stratégique traditionnellement dominé par les puissances occidentales.
Ces avancées s'inscrivent dans une stratégie globale visant à établir la Chine comme un leader mondial en sciences spatiales d'ici 2050, avec des objectifs intermédiaires ambitieux, notamment atteindre un niveau de pointe international d'ici 2035. Au-delà des missions robotiques, la Chine a des plans concrets pour l'exploration humaine, prévoyant de déposer ses taïkonautes sur la Lune d'ici 2036 et d'établir une base permanente[2]. Les efforts du Beijing Research Institute of Uranium Geology (BRIUG) pour cartographier et évaluer les réserves d'hélium-3 sur la Lune sont des étapes nécessaires pour concrétiser ce potentiel.
2. Ambitions humaines et industrielles
Plus qu'une simple démonstration technique, l’objectif à moyen et long terme est clair : la Chine prévoit une installation humaine durable sur la Lune d’ici 2030-2036.
Le développement de la "base lunaire permanente" combine des innovations technologiques inédites, dont la conception d'une catapulte lanceur rotatif lunaire, imaginée pour rapatrier efficacement les ressources lunaires vers la Terre, soulignant l'ingéniosité technologique chinoise et sa vision à long terme de l'exploitation spatiale[3]. L'établissement d'une base de recherche lunaire, envisagée par la Chine et la Russie « Iternational Lunar Research Station » (ILRS)[4], et leur projet de construire un réacteur nucléaire lunaire dès 2028[5], pourrait servir de plateforme pour des avancées scientifiques majeures.
B. L’hélium-3, ressource aux promesses énergétiques et technologiques
1. Caractéristiques et potentiel énergétique
L'un des principaux moteurs de l'intérêt chinois pour la Lune réside dans le potentiel de l'hélium-3, un isotope non radioactif abondant sur la surface lunaire.
En effet, la Lune dépourvue d'atmosphère, a accumulé de l'hélium-3 provenant du vent solaire pendant des milliards d'années, ce qui en fait son principal réservoir[6]. Cet isotope est considéré comme un combustible idéal pour la fusion nucléaire, offrant la promesse d'une énergie propre, à faible émission de carbone et sans déchets nucléaires à long terme grâce à sa fusion avec le deutérium qui produit une quantité minimale de neutrons radioactifs, réduisant ainsi les déchets nucléaires et les risques associés aux réacteurs à fission traditionnels[7].
Bien que la fusion nucléaire à base d'hélium-3 soit encore au stade expérimental, les avancées technologiques, comme la création de champs magnétiques puissants, ouvrent la voie à sa viabilité future.
La Chine voit dans cette ressource une solution potentielle à ses problématiques énergétiques et un moyen de réduire sa dépendance aux ressources terrestres[8]. Des estimations suggèrent que l'extraction annuelle de quelques tonnes d'hélium-3 pourrait générer des revenus considérables et que seulement 20 tonnes suffiraient à couvrir les besoins énergétiques annuels de la Chine.
2. Applications étendues au-delà de l’énergie et limites techniques et économiques
Outre la fusion nucléaire, l’hélium-3 a des applications de pointe, notamment dans la cryogénie, les ordinateurs quantiques, la recherche médicale (imagerie par résonance magnétique plus précise), ainsi que dans la propulsion spatiale avancée. Ces multiples usages renforcent son statut de ressource stratégique indispensable.
Cependant, la réalité s’avère complexe : la concentration géographique réelle de l’hélium-3 est faible et son extraction nécessite des technologies robotisées et énergétiquement coûteuses. Le transport vers la Terre représente également un verrou économique majeur, ce qui limite la rentabilité immédiate.
II - L’hélium-3 lunaire, enjeu stratégique et militaire
A. Fusion nucléaire, une nature à double usage : entre énergie civile et pouvoir militaire
La fusion nucléaire, si elle était maîtrisée avec l’hélium-3, pourrait non seulement révolutionner la production d’énergie civile, mais aussi avoir des applications militaires significatives. Les technologies de fusion, même si elles ne produisent pas directement de matériaux fissiles pour les armes nucléaires, peuvent contribuer au développement de capacités avancées en matière de propulsion spatiale ou d’armement énergétique.
Ainsi la recherche sur la fusion, pourrait indirectement alimenter des programmes de recherche militaire. Par exemple, la maîtrise de l’énergie de fusion pourrait conduire à des systèmes de propulsion spatiale plus performants, offrant un avantage stratégique considérable en termes de mobilité et de déploiement d’actifs militaires dans l’espace. De plus, les avancées dans la fusion pourraient être liées au développement de nouvelles générations d’armes (missiles hypersoniques ou des systèmes d’armes à énergie dirigée) :
Micro-réacteurs : Des micro-réacteurs à fusion, ou des réacteurs nucléaires de nouvelle génération, pourraient alimenter des bases militaires éloignées, des navires, des sous marins ou des opérations spatiales, réduisant la dépendance aux combustibles fossiles et améliorant l'autonomie logistique. Le département de la Défense des États-Unis a déjà manifesté un intérêt pour de tels déploiements.
Propulsion Spatiale Militaire : Des réacteurs à fusion à hélium-3 pourraient fournir une propulsion à haute impulsion spécifique pour des engins spatiaux militaires, permettant des manœuvres plus rapides et des missions de longue durée dans l'espace.
Armes Énergétiques Dirigées : Une source d'énergie compacte et extrêmement puissante pourrait potentiellement alimenter des systèmes d'armes énergétiques dirigées (comme des lasers de haute puissance) avec une efficacité sans précédent.
Cette dualité rend la course à l’hélium-3 non seulement une quête énergétique, mais aussi une compétition pour la supériorité technologique militaire.
B. Une intensification de la course aux armements spatiale
Ainsi, la perspective de l’exploitation de l’hélium-3 lunaire s’inscrit directement dans une course à l’armement spatiale croissante, où les puissances mondiales cherchent à sécuriser leur accès à des ressources stratégiques et à développer des capacités militaires avancées.
Le chef de la NASA a accusé la Chine de dissimuler des objectifs militaires derrière son programme spatial civil, soulignant une méfiance grandissante quant aux intentions de Pékin dans l’espace[9]. Cette suspicion est alimentée par le fait que le programme spatial chinois est géré par l’armée, ce qui confère une dimension stratégique inhérente à toutes ses initiatives car elle déploie de plus en plus des armes spatiales.
L’hélium-3 pourrait jouer un rôle clé dans cette course, notamment en rendant les missiles potentiellement indétectables et ininterceptables si des technologies de propulsion avancées basées sur cet isotope étaient développées En réduisant la signature thermique des gaz d'échappement, ces missiles deviendraient presque indétectables par les satellites 9Silvain BIGET, Le programme spatial civil chinois cache des objectifs militaires, accuse le chef de la Nasa, Futura-Sciences, 2024 4 infrarouges comme ceux du projet Starshield de SpaceX. Cela renforcerait considérablement leur efficacité opérationnelle[10].
La capacité à opérer discrètement dans l’espace, ou à développer des systèmes d’armes difficiles à contrer, conférerait un avantage décisif.
La création de forces spatiales dédiées, comme la Space Force américaine (2019) et l'Aerospace Force chinoise (2024), témoigne de la reconnaissance de l'espace comme un domaine de confrontation militaire potentiel[11].
Cette militarisation croissante s’accompagne de craintes sur la stabilité d’un nouvel ordre spatial et l’émergence d’une "course aux armements lunaires" aux conséquences imprévisibles.
L’affrontement mondial pour la conquête de l’énergie du futur, symbolisé par l’hélium-3, est donc aussi un affrontement pour la domination militaire et technologique, transformant l’espace en un nouveau front de rivalités géopolitiques[12].
III - Enjeux géopolitiques : rivalités et perspectives dans le nouvel ordre spatial
A. L’Espace, futur champ des rivalités géopolitiques
1. Rivalité sino-américaine renforcée, enjeu de la suprématie spatiale
La montée en puissance de la Chine sur la Lune cristallise une rivalité directe avec les États Unis, qui ont relancé leur propre programme lunaire sous la bannière de la mission Artemis[13]. L’ambition d’Artemis est de rétablir une présence américaine durable sur la Lune et de préfigurer une prochaine conquête de Mars, tout en assurant l’accès et le contrôle aux ressources stratégiques lunaires (l’eau et l’hélium-3).
Face à cette dynamique, la Chine déploie une stratégie de « rattrapage accéléré » mais aussi d’innovation indépendante (construction de bases automatisées, déploiement d’infrastructures minières et alliances technologiques avec la Russie). Il s'agit non seulement de prouver sa suprématie dans la maîtrise des vols habités et des technologies énergétiques de pointe, mais aussi de remettre en cause le leadership américain, traditionnellement dominant dans l’exploration spatiale.
La rivalité s’inscrit dans une logique de sécurisation des orbites, de contrôle logistique et de démonstration de puissance : la mission Artemis apparaît comme un projet fédérateur qui réunit plusieurs partenaires occidentaux pour contrer l’avancée chinoise, tandis que la Chine développe ses propres protocoles de gouvernance du sol lunaire, posant la base d’une future compétition pour l’accès, l’exploitation et la militarisation des ressources lunaires.
Ce « duel lunaire » est donc bien plus qu’une compétition technologique : il façonne un nouvel ordre spatial, où la maîtrise de l’hélium-3 devient source de pouvoir, de sécurité énergétique et d’influence géopolitique. Les enjeux stratégiques sont tels que la conquête de la Lune s’impose comme le laboratoire des rapports de force du XXIe siècle, et chaque avancée chinoise ou américaine dans l’espace risque d’avoir un effet de réverbération sur l’ensemble des équilibres internationaux.
SpaceX et Elon Musk, un levier technologique américain essentiel
Elon Musk et SpaceX occupent une position centrale dans les efforts américains de retour sur la Lune. Le système Starship, fusée entièrement réutilisable à capacité exceptionnelle de plus de 100 tonnes en orbite basse, est conçu pour transporter humains et matériel lourd sur la Lune dans le cadre du programme Artemis[14]. Bien que Musk n'ait pas formalisé l'exploitation directe de l'hélium-3 comme finalité explicite, ses projets d'industrialisation lunaire et martienne posent un cadre technologique favorable à une future valorisation des ressources extraterrestres. Malgré des retards techniques importants dans le développement de Starship et les tests en cours, SpaceX reste l'épine dorsale technologique du programme spatial américain face à la montée chinoise. Cependant, cette dépendance suscite des inquiétudes. La NASA a néanmoins élargi ses appels d'offres pour le programme Artemis afin d'éviter une dépendance excessive vis-à-vis d'un seul contractant privé, avec des critiques croissantes à l'encontre de Musk concernant la gestion des délais et la concentration des contrats gouvernementaux[15].
2. L'Union Européenne, acteur stratège en construction
L’Union Européenne a adopté une posture plus prudente, privilégiant cadre réglementaire, diplomatie spatiale et recherche technologique.
La Commission européenne a présenté en 2025 la « Vision for the European Space Economy »[16], qui place l’extraction lunaire, dont l’hélium-3, parmi les axes prioritaires d’une industrie spatiale émergente[17] visant l’autonomie stratégique européenne.
L'Agence spatiale européenne (ESA) développe ses capacités robotiques et scientifiques pour préparer l'exploitation lunaire, notamment à travers le programme « Moon Village »[18] et des contributions au programme Artemis via le module de service Orion.
Cependant, l'Europe ne dispose pas encore de missions concrètes de prospection de l'hélium-3 planifiées à court terme.
La stratégie européenne mise sur un équilibre entre ambition technologique et coopération internationale, avec un rôle clé pour la diplomatie afin de garantir un cadre réglementaire pacifique et durable.
Cette approche vise à préserver l’indépendance stratégique de l’Europe tout en évitant les rivalités exacerbées entre grandes puissances dans un secteur encore fragile.
3. L’Inde, puissance émergente et partenaire équilibré
L’Inde manifeste un intérêt grandissant pour les ressources lunaires, dont l’hélium-3, notamment par le biais de recherches scientifiques sur la composition lunaire et le potentiel énergétique de cet isotope, menées par l’Indian Space Research Organisation[19] (ISRO).
Les missions Chandrayaan-1 (2008) et Chandrayaan-3 (2023)[20], qui a réussi un atterrissage près du pôle sud lunaire, ont permis à l'Inde de démontrer ses capacités techniques croissantes.
Cependant, comparée aux ambitions massives de la Chine et aux investissements américains et européens, l’Inde adopte une posture beaucoup plus prudente et graduelle. La priorité est actuellement donnée au développement technologique autonome et à la coopération internationale, notamment dans le cadre de l’Alliance lunaire internationale à laquelle l’Inde a adhéré en 2023[21].
L’Inde est consciente que l’hélium-3 représente un enjeu stratégique majeur dans la transition énergétique et la compétitivité technologique au XXIe siècle. Elle cherche à renforcer ses capacités spatiales tout en véhiculant une image de puissance émergente responsable, promouvant la paix dans l’espace et la coopération multilatérale. Cette posture lui permet de se positionner comme un partenaire crédible, notamment vis-à-vis des États-Unis et de l’Europe, tout en évitant une confrontation frontale avec la Chine.
À moyen terme, l’Inde devrait continuer à développer ses capacités lunaires, y compris dans l’exploration des ressources, et pourrait s’engager dans des projets de missions plus ambitieuses destinées à la collecte d’échantillons, à l’analyse détaillée de l’hélium-3 et à l’évaluation des infrastructures nécessaires à son extraction. Toutefois, cette évolution sera probablement progressive et intégrée dans une stratégie diplomatique visant à renforcer la gouvernance internationale de la Lune.
B. Perspectives, menaces et recommandations pour un futur spatial durable
La maîtrise et l’exploitation de l’hélium-3 sur la Lune vont transformer la géopolitique énergétique et militaire mondiale. L'espace se profile comme un théâtre économique et stratégique de premier ordre, avec une intensification probable des tensions.
1. Enjeux critiques
L'exploitation des ressources lunaires par la Chine, bien que non explicitement interdite, menace l'esprit du Traité de l'Espace, notamment le principe de non-appropriation (Article II)[22]. L'absence de ratification du Traité sur la Lune de 1979 par la Chine, comme par d'autres grandes puissances spatiales, lui permet de considérer l'exploitation de l'hélium-3 comme une activité légale, relevant d'un vide juridique qu'elle explore à des fins scientifiques et économiques légitimes.
En créant un fait accompli technologique et économique, la Chine pourrait établir une forme d'appropriation de facto des zones riches en hélium-3, ce qui contredirait le principe d'utilisation de l'espace au bénéfice de tous. L'absence de réglementation claire sur le partage des bénéfices et la gestion des ressources exacerbe les craintes d'un Far West spatial non régulé, où le droit du premier arrivé prévaudrait sur le droit international.
La conquête lunaire chinoise met en lumière l'obsolescence partielle du cadre juridique spatial face aux enjeux de l'exploitation des ressources et de la militarisation entrainant une course à l’armement et ainsi pouvant provoquer une instabilité stratégique dangereuse.
Pour une institution ou un gouvernement, il est crucial d'adopter une stratégie proactive pour naviguer dans ce paysage complexe, en intégrant l'action juridique et diplomatique comme pilier central.
2. Recommandations
Face à ces enjeux croissants, il est crucial de surveiller attentivement la course chinoise à la Lune et de s’y impliquer potentiellement, en adoptant une approche multidimensionnelle :
Plan diplomatique :
Moderniser le Traité de l'Espace : Mener des négociations multilatérales pour clarifier le statut juridique de l'exploitation des ressources in situ. Il est essentiel d’engager la Chine et la Russie dans des discussions afin d’éviter un Far West lunaire et de garantir un accès équitable et durable aux ressources pour tous. Il fut aussi encourager une diplomatie des espaces extra-atmosphériques favorisant le multilatéralisme et la prévention des crises.
Promouvoir un régime de responsabilité élargie : Mener des efforts pour renforcer la Convention sur la responsabilité internationale pour les dommages causés par des objets spatiaux (1972)[23], en insistant sur la responsabilité des États pour les activités de leurs entités privées ou publiques dans l'exploitation des ressources lunaires, y compris l'hélium-3.
Utiliser les Accords Artemis[24] comme levier de normalisation : Inciter la Chine à se conformer à des normes de comportement acceptables pour l'exploitation des ressources, en faisant pression sur Pékin par l'intermédiaire des pays signataires des Accords Artemis, ou en proposant des alternatives transparentes.
Plan technologique et économique : il est recommandé d’investir dans la recherche et de soutenir l’innovation dans la fusion nucléaire à base d’hélium-3 lunaire sous un contrôle transparent et international.
Plan sécuritaire : Le risque de militarisation lié à l'hélium-3 exige une surveillance accrue des technologies et une pression pour une plus grande transparence de la part de la Chine.
Exiger la transparence sur les technologies de fusion : Demander à la Chine de s'engager dans des mécanismes de vérification internationaux concernant la recherche sur la fusion nucléaire, afin de distinguer clairement les applications civiles des capacités militaires.
Investir dans des capacités de surveillance spatiale (SSA) : Renforcer les capacités nationales et alliées de SSA et de défense spatiale en y intégrant une stratégie holistique de défense, d’énergie et d’industrie spatiale (investissements dans les systèmes de détection des menaces, la résilience des infrastructures spatiale) pour surveiller les activités chinoises sur la Lune et dans l'espace lointain, notamment les technologies à double usage (propulsion, micro-réacteurs) et s'assurer du respect de l'Article IV du Traité de l'Espace (non-militarisation des corps célestes).
Contester les interprétations unilatérales : Formuler des réserves officielles et des déclarations interprétatives au niveau de l'ONU pour contester toute tentative chinoise d'établir une souveraineté de facto sur les zones d'exploitation de l'hélium-3, réaffirmant le principe de non-appropriation.
Conclusion
L'analyse de la conquête lunaire chinoise à travers le prisme de l'hélium-3 et de la course aux armements spatiale révèle un enjeu stratégique d'une complexité inédite, à la croisée du progrès technologique, de la géopolitique et du droit international.
Le rapport a mis en lumière une dualité fondamentale : d'une part, la promesse d'une énergie de fusion propre et d'une avancée scientifique majeure pour l'humanité, légitimée par l'interprétation chinoise d'un droit spatial lacunaire ; d'autre part, le risque d'une escalade des tensions et d'une militarisation de l'espace, alimentée par la nature à double usage des technologies et la menace d'une appropriation de facto des ressources lunaires.
La Chine, avec son programme spatial rapide et ses partenariats stratégiques, notamment avec la Russie pour un réacteur nucléaire lunaire, est en passe de créer un fait accompli technologique et économique. Ce scénario, s'il se réalise sans cadre de gouvernance adapté, pourrait transformer la Lune en un nouveau terrain de confrontation, où le contrôle de l'hélium-3 deviendrait la clé de la puissance énergétique et militaire du XXIe siècle. La perspective de missiles indétectables ou de l'établissement d'une suprématie spatiale chinoise, comme le craignent certains observateurs, rend l'inaction impossible.
Face à cette situation, l'approche stratégique pour une institution ou un gouvernement ne peut être ni la confrontation, ni la passivité. Elle doit être résolument proactive, nuancée et multilatérale :
L'encadrement juridique et diplomatique de l'ambition chinoise : Il est urgent de dépasser le Traité de l'Espace de 1967 en négociant un régime international qui, sans interdire l'exploitation des ressources, en garantisse la transparence, le partage des bénéfices et le respect du principe de non-appropriation. L'engagement de la Chine dans ces négociations est crucial pour la légitimité et l'efficacité de tout nouveau cadre.
Le renforcement des capacités nationales et alliées : Parallèlement à l'action diplomatique, il est vital de maintenir un investissement soutenu dans la recherche sur la fusion et l'exploration lunaire (via des programmes comme Artemis), de consolider les alliances spatiales existantes, et de développer des capacités de surveillance spatiale (SSA) pour contrôler les technologies à double usage et prévenir toute dérive militaire.
En conclusion, la conquête de l'hélium-3 par la Chine n'est pas seulement un défi technologique, mais un test décisif pour la capacité de la communauté internationale à réguler une nouvelle frontière stratégique. La décision que les gouvernements prendront aujourd'hui déterminera si la Lune deviendra la source d'une énergie bénéfique pour tous ou le théâtre d'une nouvelle "guerre des étoiles". La stratégie recommandée est celle d'une fermeté juridique couplée à une ouverture diplomatique, visant à transformer la course à l'hélium-3 d'un risque unilatéral en une opportunité gérée collectivement pour l'avenir de l'humanité.
Notes de bas de pages
[1] China's Chang'e Lunar Exploration Program, NASA Space Science Data Coordinated Archive, 2024.
[2] Pierre LEPRINCE, L’exploration de la lune et ses intérêts stratégiques, La note du CESA n°100, Paris, IRSEM, 2016.
[3] Pierre MONNIER, Sur la Lune, la Chine imagine une catapulte lanceur rotatif pour envoyer des ressources vers la Terre, GEO, Paris, 2024.
[4] International Lunar Research Station (ILRS) : guide for parternship, China National Space Administration, 2021.
[5] Eva LAURENT, "On va alimenter la Lune : la Chine et la Russie s'unissent pour construire un réacteur nucléaire lunaire dès 2028", Innovant, Paris, 2025.
[6] Ian CRAWFORD, Progress in Physical Geography, Vol 39, p137-147, Birbeck College, University of London, London, 2015.
[7] Florian VIDAL, De l’Hélium-3 lunaire pour la fusion nucléaire ?, Polytechnique insights, la revue de l’Institut Polytechnique de Paris, Paris, Institut Polytechnique de Paris, 2022.
[8] Véronique LANGRAND, L’affrontement mondial pour la conquête de l’énergie du futur, l’hélium-3, Ecole de Guerre économique, Paris, 2021.
[9] Silvain BIGET, Le programme spatial civil chinois cache des objectifs militaires, accuse le chef de la Nasa, Futura-Sciences, 2024.
[10] Cédric DEPOND, Comment l’Helium pourrait rendre les missiles indétectables et ininterceptables ?, Techno Science, 2025.
[11] Abdelmalek ALAOUI, Ce que signifierait une nouvelle guerre des étoiles, Forbes France, Paris, 2024.
[12] Véronique LANGRAND, L’affrontement mondial pour la conquête de l’énergie du futur, l’hélium-3, École de Guerre économique, Paris, 2021.
[13] The Lastest on Artemis - Artemis Program, NASA Website.
[14] Elon MUSK, the Moon, SPACE X Website.
[15] Jackie WATTLES, NASA has a wild plan to return astronauts to the moon. Here’s why experts are starting to worry, CNN, 2025.
[16] Commission Européenne, Vision for the European Space Economy, Bruxelles, 2025.
[17] Anna DESMARAIS, Europe wants to bring industry to space. What is the « moon economy » ?, EuroNews, 2025.
[18] Moon Village, The European Space Agency, 2016.
[19] Kari.A BIGEN, Another Leap Forward: India’s Historic Moon Landing and the Space Competition Underway, Center for Strategic & International Studies, 2023.
[20] Geeta PANDEY, Chandrayaan-3 : India makes historic landing near Moon's south pole, BBC News Delhi, 2023.
[21] Hema NADARAJAH, Inde : progresser vers l’ultime frontière avec autonomie et diplomatie, Fondation Asie Pacifique du Canada, 2024.
[22] Traités et principes des nations unies relatifs à l’espace extra-atmosphérique, Nations Unies, 2002.
[23] Convention on the international liability for damage caused by space objects, NATO, 1972.
[24] Principles for a Safe, Peaceful, and Prosperous Future in Space – Artemis Accords, NASA, 2020.



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